La Tunisie étouffait sous le régime despotique, népotiste et corrompu de Ben Ali dont le mérite le plus apprécié par des dirigeants occidentaux à courte vue était sa compétence toute professionnelle en matière de maintien de l’ordre. De fait, le successeur de Bourguiba, qui avait fait ses premières armes sous la casquette et l’uniforme de la , n’avait de leçons à recevoir de personne, y compris de Madame Michèle Alliot-Marie, en fait de provocations, d’infiltration, d’arrestations arbitraires, d’interrogatoires musclés. Au bout de vingt ans, dans le contexte de la crise qui frappait son pays, et de sa mise au pillage par la camarilla qui gravitait autour du dictateur, ce savoir-faire expéditif et sommaire avait dépassé les limites du supportable. Ce fut la révolution de jasmin, révolution populaire, révolution spontanée qui prit de court tous les observateurs, mais aussi bien l’ensemble de l’opposition, stupéfaite d’une victoire qui ne lui devait rien et balaya comme un fétu de paille un système dont la solidité ne faisait de doute pour personne.

Forts de leur organisation, des persécutions subies, du désarroi des soutiens du régime déchu et de la désunion des forces démocratiques et laïques, c’est à la régulière, il faut le reconnaître, que la branche locale des Frères musulmans, le parti Ennahda, a remporté en octobre 2011 les premières élections libres et pluralistes qu’ait connues le pays depuis l’indépendance. Mais au fil des mois, le peuple tunisien a découvert le véritable visage de ses nouveaux maîtres et la réalité de leur projet obscurantiste et « liberticide », pour reprendre le terme parfaitement approprié qu’utilise Kamel Jendoubi. Aux tentatives d’intimidation menées contre toutes les formes de liberté, liberté des mœurs, liberté des attitudes, liberté de la presse, liberté d’expression, liberté religieuse, liberté de conscience, ont succédé les actions directes : manifestations, tabassages, lynchages. Aujourd’hui circulent des listes de personnalités à abattre. La première d’entre elles a été Chokri Belaïd. Les jasmins sont fanés. Voici venir le printemps des assassins.

Tandis que le Premier ministre et les dirigeants d’Ennahda, inquiets de la réaction populaire et dépassés par les événements, disent leur attachement à la démocratie, annoncent un remaniement gouvernemental et promettent des élections anticipées — propos rassurants aussitôt démentis par leur base —, derrière ce rideau de fumée, les salafistes, bras armé de la contre-révolution, encouragés et subventionnés de l’extérieur, croient le moment venu d’étendre sur la Tunisie une chape de silence et de terreur.

Ce n’est pas un hasard si nombre de Tunisiens ont rejoint les djihadistes du Sahel et ont participé à l’assaut donné avant-hier à une caserne de l’armée algérienne proche de leur frontière. Les rois sunnites du pétrole, parmi lesquels nos amis qataris et nos alliés saoudiens, cherchant à détourner l’orage populaire qui s’amasse sur leurs têtes, attisent en véritables apprentis-sorciers les braises de l’incendie qui court à travers tout le monde musulman et dont ils seront, après-demain, s’ils parviennent à leurs fins, les premières victimes.

À la lumière du drame qui vient d’ensanglanter et de bouleverser la Tunisie, il apparaît clairement que Tunis est désormais sur la ligne de front et que c’est bien la même guerre qui embrase l’Algérie, l’Egypte, le Sahel, le Mali, le Nigéria, l’Algérie, la Syrie. Dans cette guerre, l’Occident serait bien inspiré, au moins de ne pas se tromper sur ses amis, au mieux d’identifier et de combattre ses ennemis.

9 février 2013

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