Madame la ministre,

Nos prisons débordent, nos prisonniers s’ensauvagent, nos matons dépriment, nos concitoyens désespèrent. Il y a de quoi : si l’on prend la peine d’y réfléchir une seconde, l’existence-même des prisons, si elle se justifie dans quelques cas extrêmes, s’avère en général une très mauvaise solution qui ne fait qu’ajouter au mal qu’elle prétend éradiquer.

Lorsqu’un fruit est pourri, même légèrement, il ne viendra à personne l’idée de l’enfermer avec d’autres fruits plus ou moins pourris, d’attendre quelques mois et d’ouvrir un jour la boîte pour voir si, par miracle, on n’y retrouverait pas une majorité de fruits comestibles ! Allez savoir pourquoi, on continue à nous faire croire qu’entasser d’anciens coupables suffira à fabriquer de nouveaux innocents…

Pour ne rien arranger, votre gouvernement, sur la lancée des précédents, persiste dans une triple erreur.

La première, probablement la plus grave, est de s’accrocher au caractère « volontaire » du travail en prison. En n’obligeant pas les prisonniers à travailler, chacun comprend qu’on limite surtout leur capacité à se réinsérer. On préfère au contraire les laisser macérer devant de mauvais programmes télévisés, des consoles de jeu abétissantes, tourner en rond au propre et au figuré, insulter leurs gardiens, maltraiter leurs co-détenus, ruminer jusqu’à leur paroxysme des pensées dont on ne s’étonnera pas qu’elles soient plus ou moins noires. Dans le beau film de Jacques Audiard, Le Prophète, lorsqu’on demande au petit caïd ce qu’il fera lorsqu’il sera de l’autre côté des barreaux, il répond très clairement : « La même chose, mais en plus grand ! » Car la prison se révèle, en pratique, une formidable formation professionnelle… à la récidive ! Une école du pire.

La seconde erreur est de rémunérer les rares prisonniers qui travaillent (un petit tiers, en diminution régulière) « à la tête du client » et sur des bases misérabilistes, en s’attirant au passage les foudres des autorités de surveillance françaises et européennes dans un surcroit de ridicule. Ne serait-il pas plus logique de les employer et de les rémunérer de façon normale (au SMIC a minima) mais de confisquer chaque mois l’essentiel de leur salaire sous forme de « remboursement d’office » des frais occasionnés par leur détention ?

La troisième erreur est d’utiliser ces mêmes « prisonniers-travailleurs » à de petites tâches sans grand intérêt (petite manutention, empaquetage,…), à faible valeur ajoutée pour la prison et ses prisonniers, mais à forte « valeur retranchée » pour la société : malgré eux mais à cause de vous, ils livrent en effet une concurrence frontale et déloyale à de petites PME soudain prises au dépourvu, incapables de lutter contre ce « dumping carcéral » plus redoutable encore que les délocalisation en .

Si vous croyez encore au « Changement maintenant », je vous suggère donc de proposer sans tarder la création d’un nouveau ministère : le ministère des Travaux d’intérêt général, chargé de recenser, d’évaluer et de répartir, sur l’ensemble de notre territoire, toutes ces tâches utiles à la collectivité mais qu’aucune collectivité ne pourra hélas accomplir, tous ces travaux d’intérêt général qui ne feront aucun mal à personne mais du bien à tous : nettoyage des murs, aménagement de chemins, entretien des routes, des forêts, des rivières, des rivages… Sans compter que votre administration pourrait, bien sûr, rénover ainsi à coût ridicule ses bâtiments les plus vétustes tout en utilisant au mieux l’énergie de ses « pensionnaires ».

Tous au travail donc… mais pas n’importe comment et à n’importe quel prix !

Vous avez eu un jour, Madame la ministre, le courage de poser la question de la « prison fermée ». J’espère que vous aurez un autre jour celui d’imposer la réponse de la « prison ouverte ».

Car des prisons « fermées » (et bien fermées…) sont bien entendu nécessaires dans quelques cas critiques mais statistiquement très minoritaires : terrorisme, trafic en bandes organisées ou multi-récidivistes en tous genres. Il ne s’agit pas ici de reconstruire des « bagnes » (l’élue de Guyane comprendra…) mais des camps de travail au sens le plus noble du terme : à la dure mais à la régulière. Au bénéfice de tous. Avec tout de même un petit espoir pour certains (une minorité, ne soyons pas naïfs) de pouvoir un jour intégrer un autre type de prison.

Car il faut aussi — il faut probablement surtout — multiplier en parallèle des prisons plus ou moins « ouvertes » pour la grande majorité des condamnés qui ne le sont (pour 80 % d’entre eux) qu’à de courtes peines : voleurs de scooters, petits dealers, petites escrocs, petites frappes et petits délinquants en tous genres. Beaucoup de démocraties aussi respectables que la nôtre, Suède en tête, ont déjà opté, ici, pour le bracelet électronique couplé à la réinsertion par le travail (décidément…).

En attendant, je trouve indécent que l’on nous rebatte si souvent les oreilles avec ce prétendu problème de la « double peine » que subissent certains prisonniers étrangers condamnés en France et renvoyés ensuite dans leur pays d’origine (les pauvres chéris…). Derrière cette double peine de quelques prisonniers se cache en effet une autre double peine bien plus scandaleuse : celle de tous les citoyens (vous, moi,…) obligés de payer moralement une première fois pour avoir subi la violence des détenus et financièrement une seconde fois pour les nourrir, les loger, les blanchir… sans aucune contrepartie !

Bref, il est urgent que la prison devienne l’exception, jamais la règle. Et le travail en prison la règle, jamais l’exception.

Au lieu de cela, en interdisant à nos prisonniers de travailler pour la société, nous obligeons la société à travailler pour ses prisonniers !

« Justice », disiez-vous ?

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