Quand les devoirs à la maison deviennent une marchandise

Professeur honoraire
 

On connaissait déjà le soutien scolaire, largement subventionné par l’État sous forme de réductions d’impôt, qui représente un chiffre d’affaires d’environ deux milliards d’euros. On connaissait aussi, à l’université, les thèses ou les mémoires rédigés avec l’aide vénale d’un correcteur. Mais la marchandisation de l’école ne s’arrête pas là : sur le modèle anglo-saxon, l’ubérisation des devoirs à la maison vient d’arriver en France !

Un nouveau site au nom prometteur, Bonnenote, dont la devise est combien attractive – « Visez l’excellence » – propose de livrer à domicile des devoirs commandés en quelques clics : on vous garantit « un service sur mesure et unique d’aide à la rédaction de devoirs dans toutes les matières, destiné aux étudiants francophones, du collège au master ».

Finies, ces soirées fastidieuses où nos enfants s’évertuaient à faire les devoirs que leur imposaient leurs maîtres sadiques ! Désormais, ils pourront se consacrer à des activités plus ludiques.

C’est un peu cher, sans doute, mais un simulateur permet de calculer le coût : une sorte de devis pour éviter les surprises. Ainsi, une dissertation de français de cinq pages, en classe de première, coûtera 52,80 € TTC si on la commande quinze jours à l’avance, 110,40 € si on s’y prend la veille. Il y a même des périodes de promotions ! Pressez-vous : actuellement, 30 % de remise ! Et si vous n’êtes pas satisfait, vous avez le droit à une révision gratuite de votre devoir.

L’entreprise est installée à Londres. À sa tête, un jeune Français – sans doute disciple d’Emmanuel Macron – mise sur un marché potentiel de 5,5 millions de clients français, suisses et belges. Qu’on ne l’accuse pas de faire le jeu des paresseux ou des tricheurs ! « Notre but est, au contraire, d’aider les étudiants à comprendre, avec l’aide d’un devoir parfait et un échange avec le rédacteur », plaide-t-il.

Quel désintéressement !

Justement, les rédacteurs sont sélectionnés pour leurs compétences et sont correctement rémunérés : « 70 à 90 % du prix du devoir hors taxes ». Quelques étudiants, professeurs ou retraités pourront arrondir leurs fins de mois. Le patron touchera le reste : vu la clientèle escomptée, c’est une belle affaire ! Pour les élèves et les étudiants, c’est moins sûr…

De plus en plus de parents et d’élèves se considèrent comme des consommateurs. Quand ils sont mécontents de quelque marchandise, ils s’adressent directement au bureau des réclamations (chef d’établissement, inspecteur d’académie, voire recteur) – sans même passer par le professeur concerné. Avec cette start-up, finie, cette corvée ! Plus besoin, même, de vérifier si leurs enfants ont fait leurs devoirs. Il suffit de les commander.

Singulière illustration d’une société où tout se vend et s’achète. C’est le règne de la finance sans foi ni loi, si ce n’est celle du profit, le règne de la supercherie qui fait miroiter l’acquisition facile de biens illusoires.

Il paraît, en effet, évident que de tels services – à la portée des seuls nantis – n’aideront pas les élèves ni les étudiants à acquérir le sens de l’effort, ni même à progresser. C’est en se confrontant personnellement à la difficulté, en connaissant parfois l’échec, parfois la joie de la réussite, qu’on peut améliorer son savoir-faire. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », recommandait Boileau. C’est dépassé ! Quelques clics sur Internet et c’est parti !

Qui sait ? Peut-être même l’État accordera-t-il à ce type d’entreprises et à leurs clients des avantages fiscaux ?

AUJOURD'HUI SUR BOULEVARD VOLTAIRE

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