Editoriaux - Histoire - Politique - Sciences - Table - 20 avril 2015

Expliquer n’est pas comprendre

Décidément, la France n’est plus ce qu’elle était ! Les valeurs qui ont fait sa grandeur s’effritent dans tous les domaines, y compris en philosophie. Il n’est qu’à lire, pour s’en convaincre, les réactions d’étonnement – voire d’hostilité – provoquées par le sujet de philosophie donné le jeudi 16 avril 2015 au concours de l’École normale supérieure. Ce sujet était : “Expliquer”. Les candidats disposaient de six heures pour rédiger leur dissertation.

Qu’est-ce, en effet, qu’une dissertation ? C’est “un développement écrit portant sur une question savante”. Or, il n’y a de « question savante » que pour un esprit savant, c’est-à-dire pour un esprit qui sait. Si le candidat ne sait rien, la question ne le questionne en rien. Autrement dit, elle ne veut rien dire. Et comme le véritable ignorant ignore qu’il ignore, il s’indigne devant ce qui lui paraît inadmissible. Pareil candidat ne peut donc admettre pareil sujet.

Et pourtant, ce sujet est hautement philosophique.

La preuve : « expliquer », c’est “faire comprendre ce qui est ou paraît obscur”. Par conséquent, l’explication présuppose la compréhension, car on ne saurait expliquer ce qu’on n’a pas compris.

Il reste qu’il existe une distinction entre « expliquer » et « comprendre » : « expliquer », c’est saisir de l’extérieur un rapport entre deux choses (par exemple, j’« explique » la dilatation d’une barre de métal par son échauffement) ; « comprendre », c’est saisir de l’intérieur une signification (par exemple, je « comprends » le chagrin de mon ami, en me mettant à sa place). Comme le disait Dilthey : “La nature, on l’explique ; la vie de l’âme, on la comprend.”

« Expliquer » appartient de ce fait au domaine des sciences exactes, alors que « comprendre » appartient à celui des sciences humaines. Par l’explication, on s’ouvre au monde mathématique et technique. Par la compréhension, on s’ouvre au monde du vécu. À proprement parler, on « explique » le mauvais fonctionnement d’un moteur ; on ne le « comprend » pas. De même, on n’« explique » pas l’amour maternel : on le « comprend ». D’ailleurs, aucun être humain ne demande à être « expliqué », alors que tous demandent à être « compris ». Ce n’est donc pas par l’explication que l’on construit un monde humain, mais par la compréhension.

Et c’est là que le bât blesse, car la compréhension est nécessairement subjective, contrairement à l’explication qui est objective.

D’où ce fait indéniable que la science progresse, tandis que la philosophie n’a toujours pas dépassé son commencement, qui est étonnement permanent devant les réponses qu’elle apporte et qui, immanquablement, deviennent de nouvelles questions. Voilà pourquoi l’art est enchantement, alors que la science désenchante le monde. Voilà pourquoi on « explique » un problème de physique, et non un « Je t’aime ».

Il est donc illusoire de prétendre « expliquer » en sortant du champ objectif. D’où les dangers de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire et de la politique promues au rang de sciences au même titre que l’astrophysique ou la géométrie. Les premières sont interprétatives, avec les risques de mésinterprétation que cela implique. Les secondes sont démonstratives. Si l’on peut prédire avec exactitude la date d’une éclipse solaire, peut-on faire de même pour la déclaration d’une guerre ?

Néanmoins – et quitte à s’enfoncer dans le contradictoire -, il ne faut surtout pas renoncer à « expliquer » ! Renoncer à « expliquer », ce serait renoncer à la critique, ou encore bâillonner l’esprit. Bien que tout ne puisse être « expliqué », il faut faire comme si tout était « explicable », non pour tomber dans le dogmatisme de ceux qui brandissent je ne sais quel livre, mais pour refuser obstinément le noir de l’existence, c’est-à-dire l’obscurité du monde.

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