Mort de Roger Corman : tout ce que Hollywood doit à ce passeur…

©JaSunni/Wikimédia
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Ce 8 mai, clap de fin pour Roger Corman, 98 ans. Les hommages sont unanimes ; mais pourquoi faut-il attendre que ces nobles artisans du cinéma populaire s’en aillent pour qu’enfin grâce leur soit rendue ? Certes, en 2010, le défunt avait été distingué par un Oscar™ d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. L’année dernière, lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes, toute la salle était debout, après une tardive consécration, célébrée par Quentin Tarantino, l’homme qui, sans Roger Corman, serait toujours gérant de vidéo-club.

En France, Éric Neuhoff, indéboulonnable critique du Figaro, rend aussi hommage au disparu, le présentant comme « le roi de la série B ». « Série B » ? Un détail méritant qu’on s’y arrête. En effet, selon la terminologie hollywoodienne, le vocable de « B » n’induit en rien une qualité scénaristique ou artistique censée être inférieure aux films de « série A ». Il ne s’agit là que de considérations budgétaires.

Ainsi, Roger Corman, l’homme ayant tourné des dizaines de films et en ayant produit plus encore, assurait dans ses mémoires, demeurés fameux et intitulés Comment j’ai fait cent films sans jamais perdre un centime (Capricci), par exemple, qu'« avec le simple budget cocaïne du Top Gun de Tony Scott (1986), il aurait pu financer au moins deux films ».

D’ailleurs, il jugeait parfaitement obscènes ces films ayant besoin de centaines de millions de dollars pour exister. Logique pour un simple ingénieur en électricité qui avait commencé sa carrière comme coursier à la Fox et qui, sans être pingre, savait compter.

Un producteur qui laissait le champ libre à ses réalisateurs…

En revanche, l’avantage de ces films de « série B », c’est que l’œuvre à venir est quasiment rentabilisée d’avance ; ce qui laisse toute latitude à son réalisateur de transposer sa vision d’auteur sur grand écran. Les seules consignes de Roger Corman ? Respecter le budget (misérable) et le temps de tournage (deux semaines tout au plus). Puis, une bonne histoire, de l’action et quelques filles pas trop habillées. Pour le reste ? Quartier libre ; d’où des scénarios souvent plus inventifs que d’autres.

Une latitude qui n’est évidemment pas donnée aux réalisateurs de films à gros, très gros budgets, trop souvent paralysés par l’ampleur des enjeux financiers, osant à peine bouger le petit doigt, les producteurs braquant leurs flingues sur leur tempe dès le moindre mouvement de caméra…

Et c’est ainsi que Francis Ford Coppola, futur réalisateur du Parrain (1972) et d’Apocalypse Now (1979), fait ses premières armes avec Dementia 13 (1963). Le défi à relever, toujours à en croire ce producteur pas tout à fait comme les autres : « J’ai un décor, un film commencé et pas fini. Mais si tu réussis à transformer le tout en un truc à peu près cohérent, on pourra travailler ensemble. » Et le futur titulaire de cinq Oscars™ et de deux Palmes d’or de s’exécuter sans broncher. Et, surtout, sans démériter.

 

Ces stars d’Hollywood qui avaient tout appris grâce à lui…

 

Ces futures stars du septième art à avoir fait leurs premières armes chez Corman ? La liste est une litanie. Martin Scorsese qui, après Bertha Boxcar (1972), fait la carrière qu’on sait. Mais aussi Joe Dante, jeune cinéaste débutant avec Piranhas (1978), s’en va ensuite réaliser Gremlins (1984) pour un autre producteur autrement plus capé : Steven Spielberg. Moins connu, il y a Jonathan Demme qui, après avoir réalisé plusieurs films avec Roger Corman, connaît la consécration mondiale avec Le Silence des agneaux (1991). Puis Ron Howard, le rouquin de la série Happy Days [Les Jours heureux, NDLR] qui, en 1977, accepte la main tendue de Roger Corman pour réaliser Lâchez les bolides, film de poursuites en voitures censé se conclure en un combat géant, devant des milliers de personnes, dans un stade gigantesque. Au final, une dizaine de bagnoles hors d’âge, un stade promis à la destruction et une petite centaine de figurants. Howard est persuadé de ne pas y arriver. Et Corman de lui affirmer : « Avec un bon montage et des plans très serrés, tu peux y arriver. Et si tu y arrives, plus jamais tu n’auras besoin de travailler avec moi ! »

Les larmes de Jack Nicholson…

Message reçu. Ron Howard y arrive. Et, fort de ce ticket d’entrée, aligne les succès internationaux, dont le Da Vinci Code (2006), décrochant même un Oscar™ en 2002 pour Un homme d’exception. N’oublions pas non plus celui qui lui doit probablement le plus, un certain James Cameron qui, avant de devenir l’homme de Terminator (1984), de Titanic (1997) et d’Avatar (2009), fut aussi celui de Piranha 2 (1981)…

Après les cinéastes, les acteurs par Roger Corman dénichés, alors que personne ne croyait en eux : Charles Bronson, Sylvester Stallone et Jack Nicholson. Pourtant, Roger Corman fut aussi un authentique cinéaste. En témoigne son cycle consacré à l’œuvre d’Edgar Allan Poe, rééditée en un superbe coffret de huit films (Sidonis). À l’occasion de cette remise à l’honneur, Jack Nicholson avouait, les larmes aux yeux : « Sans Roger, nous ne serions rien, pas plus moi que Steven Spielberg, George Lucas et tous les autres. »

Une hauteur d’âme et de vue dont l’actuel Festival de Cannes pourrait bien s’inspirer. Décidément, cet homme était un passeur, dans un monde de faiseurs ; voire de faisans.

Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

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