Turquie : Erdogan enivré de sa toute-puissance…

« Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants seront nos soldats. » En 1996, alors qu’il était seulement maire d’Istanbul et dirigeant d’un parti islamiste, Recep Tayyip Erdoğan ne se sentait pas tenu à la réserve qui sied au chef du gouvernement d’une grande puissance. Aussi n’avait-il pas craint, lors d’un meeting, de déclamer ces vers d’un poète turc, Ziya Gökalp, qui exprimaient éloquemment sa pensée politique. Qualifiée d’incitation à la haine, cette citation l’avait mené tout droit à la case « prison ». La Turquie était alors sous la coupe d’un gouvernement laïco-militaire. Près de vingt ans plus tard, tout-puissant Premier ministre et patron de l’AKP, fort de sa popularité et enivré de sa toute-puissance, Erdoğan s’est cru en mesure de revoiler les femmes de son pays et de dévoiler ses idées obscurantistes, telles que le temps, le succès et le pouvoir ne les ont pas changées.

Car ce ne sont pas seulement les six cents arbres du parc de Gezi que le Premier ministre avait résolu d’arracher. Son grand projet de remodelage de la place Taksim et du centre historique d’Istanbul comporte l’éradication des symboles de la Turquie nouvelle qu’Atatürk avait cru pouvoir fonder par la force sur des bases intangibles et leur remplacement par les symboles du retour à des temps que l’on croyait révolus.

Ce n’est pas par hasard, en effet, que ce projet comporte la réalisation d’un grand centre commercial, d’une mosquée, et peut-être d’un opéra (?) à l’emplacement du Centre culturel Atatürk fermé pour travaux depuis déjà quelques années. Plus significative encore est la décision, sous prétexte de rendre au site son aspect ancien, de reconstruire une caserne sur le modèle de celle où des officiers islamistes, derniers défenseurs du « sultan rouge » Abdűlhamid II, se révoltèrent en 1909, au nom du califat et de la charia, contre le gouvernement « Jeune Turc ». Exaltation de la finance, de la religion et du passé ottoman, c’est en résumé le programme de l’AKP et de son chef. À l’image des ultras français de 1815, ces gens n’ont rien appris ni rien oublié. En témoigne encore le nom donné au dernier pont construit sur le Bosphore, celui de Sélim, autre sultan qui prétendait en finir avec la secte minoritaire et libérale des alévis. Et, pour couronner le tout, il y a cet autre projet de construction de la plus grande mosquée du monde, dont la masse et les minarets domineraient symboliquement l’immense métropole qui fut jadis Byzance et naguère Constantinople. Encore ne s’agit-il ici, formellement parlant, que d’urbanisme, mais le gouvernement de M. Erdoğan ne se cache pas de vouloir restreindre le droit à l’avortement et de rétablir les lois qui sanctionnaient l’adultère. Réveille-toi, Kemal, ils sont redevenus fous.

Non, ce ne sont ni des « pilleurs », comme l’assure M. Erdoğan, ni des enfants gâtés qui bravent la brutalité d’une police déchaînée, au risque de la liberté et de la vie. Ces jeunes gens et ces jeunes filles, tête nue, émancipés par la révolution kémaliste, refusent le retour du Moyen Âge. Ils se soulèvent pour que leur pays ne vive pas une régression semblable à celle qu’a connue et que subit l’Iran voisin. Leur combat est notre combat, leur défaite serait la nôtre.

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