Depuis la mort de le 5 décembre, on n’en fait pas trop sur cette immense personnalité et ce caractère formidablement trempé. Pourtant sensible à l’hypertrophie, je n’ai rien à redire face à cette émotion quasiment universelle, comme si le corps de l’humanité avait perdu l’un de ses membres. Se trouvait amputé d’un organe essentiel. […}

La violence et la lutte armée dont Mandela a été l’un des fers de lance quand, chef de la branche combattante de l’ANC, il les a mises en oeuvre, n’assombrissent pas son image. En effet, il ne s’y est résolu qu’après avoir prôné une modération qui ne servait que l’adversaire. Le scandale absolu, pour son pays, de l’apartheid rendait légitime tout ce qui visait à s’y opposer, quelles que soient les manifestations de ce refus. Surtout Mandela, contrairement à tant d’autres, n’a jamais cherché à justifier le terrorisme et à se donner bonne conscience. Devant la Commission de la vérité et de la réconciliation, il a assumé et n’a pas ennobli hypocritement le sang et la mort résultant de son action un temps sans merci.

Il a démontré, une fois libéré, à quel point son obsession n’était pas de tuer et de faire tuer mais d’imposer cette intrépidité inouïe à son peuple de savoir résister à ce qui venait le plus naturellement aux victorieux sous toutes les latitudes : la vengeance et la haine institutionnalisées à rebours.

Ce qui m’importe, c’est l’exemple de Mandela et la manière dont tous les jours son courage, sa fermeté, son intransigeance admirable pourraient, modestement, irriguer nos comportements. Je ne voudrais pas qu’on saluât Mandela précisément pour l’oublier et ne pas en tirer, dans nos vies personnelles et sociales, de quoi les redresser, les améliorer.

Cette réflexion ne surgit pas en moi par hasard, mais elle suit un moment de grande honte et de vraie lâcheté dont j’ai été à la fois le témoin et le coupable, le 7 décembre, dans le métro qui m’emmenait gare de Lyon. Monté dans la rame à Madeleine, je suis resté debout et j’ai tout de suite remarqué deux jeunes gens noirs parlant fort, cherchant à se faire remarquer, vautrés côte à côte sur une banquette avec leurs pieds sur la banquette d’en face.

Cette attitude ostensiblement grossière me donnait envie de réagir en les invitant à adopter une autre attitude. Je les observais de dos mais je ne tentais rien. Je n’étais pas Lino Ventura qui, dans ses films, leur aurait enjoint de se comporter autrement et qui, s’ils n’avaient pas obtempéré, aurait eu le geste qui convenait.[…]

J’aurais dû prendre sur moi et leur demander d’enlever leurs pieds de là. Cette incorrection me concernait, elle nous concernait tous […].

J’aurais dû intervenir et probablement je me serais mis dans un risque de conflit, de bagarre. J’aurais eu droit, comme toujours, à la semonce qui accable celui qui a eu l’audace de faire respecter un minimum de savoir-vivre plutôt que ceux qui l’ont salement transgressé.

Mais je suis resté coi.

C’est en acceptant ces défaites minimes, dérisoires du quotidien qu’on baisse insidieusement pavillon devant l’intolérable et qu’on participe à l’avilissement social. À force de se retenir et d’avoir peur, on perd. À force de s’effacer par prudence et de vivre avec la tête basse, de démissions en reculades, pour l’insignifiant comme pour le grave, on coule.

Il y a un usage de Mandela et de l’admiration qu’il a suscitée qui donne beaucoup de clés pour les infimes héroïsmes que nous devrions assumer. Il n’y a aucune raison pour que, contrairement à lui, nous partions battus par avance, par principe. Il y a des non modestes qui ont une valeur infinie.

Mandela tous les jours comme une inspiration : j’aurais alors surmonté sans l’ombre d’un problème mon écartèlement minable entre volonté d’exigence et crainte de l’action, de l’injonction et j’aurais été fidèle à l’image, à l’allure dont malgré mille rechutes je me persuade qu’elles devraient gouverner mon existence.

Mandela tous les jours : une leçon à appliquer sans modération.

Extrait de : Mandela tous les jours

9 décembre 2013

À lire aussi

Alain Finkielkraut et Daniel Cohn-Bendit chez LCI : l’un part, l’autre reste !

J'éprouve une forme de nausée face à certains propos de Daniel Cohn-Bendit en 1975 et le 2…