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Nos sociétés sont incoerciblement prises dans l’étau du mouvement, ce que Pierre-André Taguieff dénommait si justement le « bougisme ». Tout un chacun, comme collectivement, nous perdons de vue l’essentiel, auquel nous ramène ce dense et puissant « dialogue sur l’essentiel » sur Dieu ou l’éthique, mené à coups de marteaux nietzschéens par l’abbé Guillaume de Tanouärn et Michel d’Urance.

Le premier, né en 1962, est prêtre catholique et fait profession de tenter « de sonder la crise de l’homme religieux pour transmettre le message de l’Évangile à tous ceux qui peuvent encore l’entendre ». Notre curé a du pain sur la planche… Le second, 29 ans, élève d’Alain de Benoist, rédacteur en chef de la revue Nouvelle École, milite pour une « éthique de la singularité », condition, selon lui, « pour dépasser le dangereux nihilisme renfermé dans toute vie humaine ». A priori, nos deux contradicteurs explorent les voies d’un comblement spirituel, tandis que leurs contemporains sont entraînés dans la spirale du vide narcissique, caractéristique de notre postmodernité triomphante.

Mais si les fins semblent apparemment convergentes, les moyens comme la nature des objectifs les séparent irréductiblement. On l’aura compris, cet échange va déboucher en réalité sur un passionnant dialogue de sourds, ce qui fait, d’ailleurs, tout l’intérêt de cet ouvrage. Incommensurablement riche, il ne peut être, ici, rendu compte intégralement du contenu de ce traité de philosophie à deux voix, aisément accessible, nonobstant. Il est néanmoins recommandé de commencer sa lecture par la fin. Les deux locuteurs y livrent, sous forme de codicille, leur pensée propre, ce qui permet, ensuite, de suivre leur joute.

Dans le travail de recension que lui a aimablement demandé Michel d’Urance, l’auteur de ces lignes peine à rester neutre, tant certains propos du livre lui ont littéralement coupé le souffle. C’est que l’impétueux ne prend guère de gants pour jeter à la face de notre jovial abbé tout ce qu’il pense de son « Christ larvaire » ou lorsqu’il suggère, en termes à peine voilés, que le christianisme est une religion de la « névrose » pouvant conduire à perturber durablement les « équilibres neurobiologiques » !

On reconnaît bien là la patte « Nouvelle Droite » qui exploite tous les champs du savoir humain pour mener à bien ses déconstructions. Ainsi rapportés, les propos de notre jeune rhéteur passeraient pour déments ou, au mieux, pour la brillante manifestation étincelante d’une imagination fertile. Mais il n’en est rien. D’Urance est animé par une fougue rimbaldienne décuplée par une solide culture classique. Il tient la dragée on ne peut plus haute à son adversaire, lui-même docteur ès philosophie de l’université de Lyon.

Dieu ou l’éthique est un choc de grands esprits titanesques. Que l’on soit partisan de la thèse chrétienne selon laquelle il n’y a de morale authentique que dans l’espérance en Dieu ou, au contraire, tenant d’une éthique de la singularité qui partirait « d’une définition du destin reliée à l’individu, en tant que régisseur de ses propres actes et juge personnel », on ne peut demeurer indifférent devant ces passes d’armes stratosphériques.

Nous avons prévenu que nous ne saurions faire preuve d’impartialité pour contester l’approche « individuationniste » de la morale selon Michel d’Urance. Celui-ci offre à l’individualisme triomphant des arguments théoriques inespérés pour une idéologie qui n’en a nullement besoin. L’auteur fait de l’individu, « constructeur de sa personnalité », un égotiste délivré de toute préoccupation d’appartenance au reste de la communauté humaine. « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous et moi plus que tous les autres », considérait l’immense Dostoïevski. Nulle trace de cette éthique de la responsabilité (pour reprendre Max Weber) chez d’Urance dont l’homme seul, sans religion (du latin religere, relier), n’est pourtant guère certain de terrasser l’homme du salut de Tanoüarn dont les actes confèrent un sens à sa vie.

Bref, un essai à méditer qui ne peut laisser personne indifférent…

19 mai 2013

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