La boucherie du début de la Grande guerre, que je rappelais dans un édito précédent, aura bientôt cent ans. Aucun mea-culpa n’est à attendre de la part des élites d’aujourd’hui quant au rôle criminel joué par les élites d’autrefois, quand presque tout ce que la France comptait d’hommes politiques, de journaux, d’intellectuels et bien sûr de généraux appelait à marcher sur Berlin. C’était la guerre en chantant, comme au bon vieux temps. Un mois plus tard, les Allemands étaient aux portes de Paris.

Le niveau d’impréparation des armées françaises à son illustration canonique avec l’affaire des pantalons garance. Il vaut la peine de revenir dessus pour comprendre une certaine mentalité française et le populisme qui s’en prend, à juste raison, hier comme aujourd’hui, à des élites jamais coupables et jamais responsables devant le peuple mécontent.

Au début du vingtième siècle, toutes les armées européennes sont passées à des uniformes aux couleurs sombres: vert, kaki, gris-vert. Seuls les soldats français ont encore leur tenue datant du Second Empire, le pantalon garance et l’inconfortable capote gris bleuté, au nom de la tradition française et d’une compréhension erronée des conflits modernes. Le rouge faisait joli.

En juillet 1914, lors de la marche à la guerre, l’état-major prend conscience de l’inadaptation des tenues. Comme il est hors de question d’utiliser une couleur dont se sert une armée étrangère, le choix se porte sur un drap tricolore, fait d’un mélange très seyant de laine bleu, blanc et rouge –l’honneur gallican sera sauf. Oui mais…

Dès les années 1880, l’aniline chimique a remplacé la garance, plante d’origine méditerranéenne, mais fabriqué par BASF (Badische Aniline Soda Fabrik) à Mannheim en Allemagne. L’aniline est donc devenue indisponible. Les stocks d’uniformes sont vite épuisés et l’arrivée des nouvelles tenues est retardée parce que les industries textiles françaises sont en zone occupée et l’Angleterre n’arrive pas à fournir ce rouge tant prisé, à la double vertu militaire et révolutionnaire.

Le réalisme guerrier prend finalement le pas sur l’élégance militaire. La tenue ne comportera que le bleu de l’indigo mélangé avec du blanc, d’où cette teinte bleu horizon, bientôt symbole d’une victoire en trompe l’œil, fruit amer d’une gloire éphémère et des souffrances incroyables endurées par le poilu.

Où l’on voit que ce qui perd la France, illustre pays de Condé et Turenne, de Bayard et d’Artagnan, de Danton et Bonaparte, est la gloriole et la pose, avatars abâtardis de la gloire militaire, de l’honneur nobiliaire et de la mythologie révolutionnaire.

J’habite à Heidelberg, pas très loin de Mannheim, et quand, autour de moi, j’entends des Allemands donner à la France le titre de Grande nation, je sens autant d’admiration pour le pays de la Révolution et de Napoléon qui a inspiré l’unité de l’Allemagne (mais aussi son ultra nationalisme), que de moquerie pour ces cousins de Germain qui ne savent pas vivre avec leur temps et rêvent d’une puissance qu’ils n’ont plus, faute de s’en donner les moyens.

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