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Editoriaux - Radio - Rencontres - Télévision - 20 avril 2013

Frigide, arrête de balancer tes copains !

Frigide Barjot, via le journal Le Monde, demande à Manuel Valls des « mesures de précaution » avant les prochaines manifestations : elle lui demande que « tous les groupuscules identitaires et nationaux soient préventivement mis hors d’état de nuire à son mouvement », elle exige que les « skinheads homophobes soient mis en taule».

Ben alors, dame Frigide, ce n’est pas le moment de flancher. Ce n’est pas en leur lançant en pâture d’autres que toi, que les hordes qui te harcèlent cesseront de te poursuivre. Fortifiés, au contraire, ils ne pourront que mieux se retourner contre toi.

Je te comprends, tu es fatiguée, affolée, aux abois, on t’insulte, on te raille, on te menace, on menace tes enfants et des Torquemadas en jupons se mettent à huit contre toi sur les plateaux de télévision. Plus d’une, dont moi, auraient déjà cent fois jeté l’éponge.

Mais il ne faut pas que tu piétines d’un coup ta formidable intuition de la « Manif pour tous ». Oui pour tous, les porteurs de chapelet, de kippa, de tchador et ceux qui n’ont rien de tout cela, les blancs et les noirs, les pauvres et les riches, les gros et les maigres, les beaux et les moches, les pieds-bots et les manchots, alors pourquoi pas, après tous, les « identitaires » qui ne sortent ni banderoles ni pancartes ? Tu parles de groupuscules infiltrés, mais les seuls infiltrés dans cette manif, les seuls qui n’aient rien à y faire et qui se moquent de cette cause comme de leur première matraque, ne sont-ils pas les flics en civil qui viennent chercher l’embrouille ?

Si Manuel Valls voulait du bien à la Manif pour tous, depuis le temps, cela se saurait, non ? Valls t’a reçue. Sans doute parce qu’il a perçu à mille signes — tes larmes, tes écarts de langage, ta façon de balancer tes copains — ton épuisement (bien légitime). Et il s’imagine, à tort ou à raison, que de fer de lance tu t’es muée en maillon faible. Et qu’il tient peut-être là le ferment de division. Et parce qu’il se sait né la même année que toi, parce que vous avez connu la même jeunesse, celle de l’âge d’or des skinheads (et des punks) bien avant la chute du mur de Berlin, il agite ces épouvantails désuets en t’y sachant sensible, comme ces anciens combattants de 90 ans qui dormaient avec leur fusil sous l’oreiller en attendant le retour des boches.

La Manif pour tous est peuplée de jeunes, c’est sa force mais aussi sa faiblesse. On est plus vif, on a le sang plus chaud à 20 ans qu’à 40. Et canaliser tout cela n’est sans doute pas sans embûches. Mais si certains brûlent d’en découdre et n’ont pas compris que la seule, l’unique façon de résister à cette mécanique en route est la résistance passive et non violente, que tout autre comportement — même apparemment légitime eu égard aux provocations — ne serait qu’une faute grave, lourde de conséquences, c’est qu’il faut le leur expliquer, encore et encore, inlassablement. Mais à quoi sert de jeter l’anathème, pratiquer l’amalgame et faire du zèle en étant plus vallsiste que Valls et en réclamant une interpellation préventive au motif de délit d’opinion, digne des pires heures de l’Union soviétique ?

Cette jeunesse que ta joie et ton enthousiasme ont soulevée, unifiée, et emmenée jusque-là, il ne s’agit pas que tu l’abandonnes. Et maintenant que tu lui as montré la voie, c’est elle qui te montre l’exemple. Et pas seulement par son calme et son courage. Une radio bien connue demandait avec aigreur à une certaine Marguerite — à moins que ce fût une Jeanne, enfin un de ces beaux prénoms éternels qui vous donne du courage aux petites filles — si cela ne la dérangeait pas de manifester aux côtés de militants d’extrême droite. Et la petite Jeanne, à moins que ce soit Marguerite, de répondre de sa douce voix de jeune fille sage qu’elle voulait bien marcher à côté de quiconque s’opposant à cette loi. « Nous n’avons pas d’ennemis parmi les défenseurs du mariage naturel », disait récemment Guillaume de Thieulloy.

Et au hasard des rencontres fleurant le gaz lacrymogène, il arrive que la tranquille sérénité de la génération JMJ, qui confine parfois à la sainteté quand on voit la façon dont on la traite, apaise les ardeurs de plus d’un militant qui se croyait « remonté ». Il faut dire que les Marguerite et les Jeanne qui la composent sont bien mignonnes.

Tu redoutes un « dérapage », Frigide ? Mais je te dis, moi, que bien que n’ayant pas le moindre tatouage (mon Dieu, ma pauvre maman…) ni le crâne rasé, comme vous pouvez le voir sur la photo, bien que titulaire d’un sac Vanessa Bruno à paillettes, d’une carte famille nombreuse et d’une collection, non pas d’insignes militaires mais de moules Flexipan, je ne suis pas (encore) une sainte. Et je ne sais si je saurais avoir le même self-control si d’aventure on me tirait par les bras, les cheveux et les oreilles, si l’on me poussait à grands coups de matraque dans le métro et que l’on m’y gazait copieusement. Oui, je l’avoue avec honte, je ne sais si je pourrais me retenir de donner ici et là quelques coups de parapluie (cadeau Cyrillus hiver 2012). S’il te prend l’idée de demander à Valls d’emprisonner préventivement toutes les mères de famille potentiellement factieuses, pourrais-tu attendre que je finisse de border mon petit dernier ?

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