Editoriaux - Histoire - International - Politique - Presse - Société - Table - 16 décembre 2013

De la Mandelamania à la Mandelahisteria

Faut-il l’avouer, je me méfie toujours instinctivement de ces manifestations d’exaltation unanime qui, pour l’esprit chagrin que je suis, dissimulent toujours une réalité beaucoup moins plaisante à voir. Mandela a fait l’objet, de son vivant, d’une véritable idolâtrie à l’échelle planétaire. Mort, le voici quasiment déifié. Notre société agnostique, qui a perdu la foi chrétienne et l’amour de la patrie, a quand même besoin d’icônes pour se rassurer sur la bonté foncière de la nature humaine et la possibilité, pour l’humanité, de vivre pour toujours dans la paix et l’harmonie.

De ce point de vue, Mandela a été une icône parfaite, lisse, irréprochable, sans un pli, même si sa vie privée a été quelque peu tourmentée en raison des turpitudes de sa femme, comme le savent certains initiés. Car son visage humain a fini par disparaître sous les couches épaisses de peinture arc-en-ciel que la presse mondiale n’a pas manqué d’appliquer sur ses traits.

Nelson Mandela est mort au terme d’une longue vie, à 95 ans, et d’une non moins longue série d’hospitalisations répétitives, pieusement annoncées par une presse mondiale fermement décidée à ne pas rater l’événement et à le faire savoir au public. Ses funérailles n’ont pas été moins triomphales : il aura connu un enterrement de roi.

Comment s’expliquer cette stupéfiante hystérie collective en faveur d’un personnage sympathique, certes, mais qui, à ma connaissance, n’a nullement bouleversé la carte du monde ni son destin, comme l’ont fait un Gorbatchev ou même un Eltsine, par exemple ? Il y a effectivement l’effet « média », mais encore deux autres sentiments, soulagement et peur, inévitables jumeaux.

Cette peur a deux facettes. Celle du racisme, ou plus précisément de l’antiracisme. S’il s’agissait de Frederik de Klerk, le dernier Président blanc de l’Afrique du Sud, personne ne se serait dérangé plus que ça. Et pourtant le rôle de ce dernier, pour éviter une guerre civile prolongée et ruineuse, a été essentiel. Mais peu importe. C’est un Blanc. Il a eu, certes, lui aussi le prix Nobel de la Paix. Mais il n’intéresse plus personne. Mieux, plus personne ne retient son nom.

Pour Mandela, c’est une tout autre histoire. Il était noir et il fallait absolument, pour toute personnalité politique, être vu en train de s’associer aux hommages publics qui lui étaient rendus, sous peine de se voir dans l’instant taxé de racisme, ou tout au moins de mollesse dans l’antiracisme, péché mortel de nos jours. C’est l’arme incapacitante par excellence que pas un politique dans son bon sens n’oserait braver. Allons donc à l’enterrement de Mandela afin d’obtenir un brevet d’antiracisme à peu de frais.

L’autre facette de cette peur diffuse est un sentiment de soulagement. Il est lié au fait que, obscurément, la minorité blanche en Afrique du Sud, mais les Blancs d’une manière générale dans le monde (il n’y a qu’à voir certaines rames de métro le soir à Paris pour voir le changement opéré en peu d’années), se savent en grand danger démographique. Les prévisions de l’ONU sont sans appel. L’Afrique à deux milliards de personnes, c’est pour demain, à la fin de ce siècle. En 2100, un homme sur trois dans le monde sera d’origine africaine. Dans de telles conditions, comment les Blancs n’éprouveraient-ils pas instinctivement le besoin de se rassurer, comme on siffle dans la rue la nuit pour ne pas avoir peur, et de se protéger par le truchement d’une image rassurante.

Mandela, avec son visage rieur et sympathique, a joué ce rôle à la perfection.

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