Alain de Benoist : Islam et christianisme - à chacun son intolérance…

Intellectuel, philosophe et politologue
Revue Eléments
 

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

On dit souvent que l’islam n’a pas sa place « chez nous », justement parce qu’il ne s’agit pas d’une religion de « chez nous ». Mais le christianisme n’a-t-il pas été, lui aussi et en son temps, un article d’importation, puisque cette religion nous est venue du Proche-Orient ?

Il ne fait pas de doute que c’est en Palestine que Ieschoua bin Miriam, appelé plus tard Jésus, a fait toute sa prédication. Le christianisme appartient ainsi, comme les autres monothéismes, à ces « religions du désert » qu’Ernest Renan opposait audacieusement à celles « de la forêt ». Il ne serait probablement sorti du Proche-Orient si Paul (Schaoul) n’avait pas ouvert aux Gentils la possibilité de se joindre au mouvement « nazôréen », ce qui suscita une vive réprobation des disciples de Jérusalem, dont témoignent les Actes des apôtres. La foi nouvelle se partagea alors entre un « judéo-christianisme », qui s’est maintenu pendant des siècles, et un « pagano-christianisme » dont l’Église de Rome allait devenir le centre et qui a connu le succès que l’on sait. Paganisme et christianisme ne cesseront ensuite de s’affronter au cours de l’histoire. Je réponds donc par l’affirmative à votre question, mais avec quand même une grande différence par rapport à l’islam, sachant que l’importation de l’islam s’explique par l’arrivée massive en Europe de communautés immigrées de confession musulmane, tandis que l’importation du christianisme palestinien ne s’est pas accompagnée d’une migration de Palestiniens. Elle n’a pas été le fruit de l’immigration, mais de la conversion.

À juste titre, l’islam fut tout d’abord tenu pour une énième hérésie chrétienne. Ces deux monothéismes n’en formeraient-ils pas qu’un seul, malgré leurs évidentes divergences dogmatiques ?

Tous les monothéismes ont beau se réclamer d’un Dieu unique, la question de savoir s’il s’agit du même Dieu reste ouverte. Si certains exégètes glosent volontiers sur l’héritage commun des « religions abrahamiques », expression qui n’apparaît que dans les années 1950, d’autres (comme Rémi Brague) n’y voient qu’une formule convenue, utilisée surtout pour justifier un « dialogue inter-religieux » de surface en masquant ce qui pose problème dans les rapports entre les trois religions, ainsi réduites à leur plus petit dénominateur commun. Abraham n’est d’ailleurs pas décrit de la même façon dans la Bible, dans le Tanakh et dans le Coran (dans la Bible, Abraham n’exige pas le culte exclusif de Dieu, dans la Torah, il est vu avant tout comme le père du peuple juif). Le problème avec les « religions du Livre », c’est qu’elles n’ont pas le même Livre, et qu’elles ne le lisent pas de la même façon ! Personnellement, j’irai jusqu’à contester l’usage indistinct du mot « religion » pour qualifier toutes sortes de formes différentes d’engagement spirituels, de croyances ou de fois. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a plus de points communs entre le christianisme et l’islam qu’entre ces deux religions et le judaïsme, dans la mesure où le christianisme et l’islam assument pleinement leur vocation universaliste, tandis que le judaïsme sanctionne avant tout l’appartenance à un peuple, ce qui explique que le prosélytisme s’y conçoive tout autrement.

Ces deux religions ont été taxées d’intolérance. Mais cette intolérance n’est-elle pas la marque du monothéisme ?

Le monothéisme n’a certes pas le monopole de l’intolérance, mais il en a créé une forme nouvelle : l’intolérance religieuse. Celle-ci va de pair avec l’avènement d’un nouveau régime de vérité. Dans le polythéisme, on considère comme parfaitement normal que chaque peuple rende un culte à ses dieux. Chez les peuples indo-européens, des dieux différents incarnent ou représentent une même fonction, en sorte que, par exemple, on peut considérer Mars ou Arès comme une « traduction » d’Indra ou de Thor. Dans le monothéisme, les autres dieux sont nécessairement regardés comme des idoles, des démons ou des illusions à dissiper. Par extension, ce sont leurs sectateurs qui doivent être éradiqués. D’innombrables travaux (en dernier lieu ceux de Jean Soler) ont été consacrés à la « violence sacrée » dont les témoignages abondent dans la Bible, c’est-à-dire à ce type de violence qu’un Dieu « jaloux » n’hésite pas à ordonner, par exemple contre les Cananéens. Le christianisme se veut, lui, une « religion d’amour », mais l’histoire abonde en actes d’intolérances qu’il a inspirés ou approuvés. N’oublions pas non plus la conclusion de la parabole des mines (« Quant à mes ennemis, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence », Luc 19, 27), ni la terrible exégèse faite par saint Augustin à partir de Luc 14, 23 (« Contrains-les d’entrer ! »). Ce type d’intolérance fut de tout temps étranger au paganisme. Celui-ci, en effet, ne se fonde pas sur des dogmes, mais sur des rites. Il ignore donc les hérésies, les guerres saintes, les schismes, les excommunications, les croisades et les inquisitions. L’empire romain ne fit la guerre en Judée et ne persécuta quelque temps les chrétiens que pour des raisons strictement politiques. C’est en revanche pour des raisons religieuses que le paganisme fut décrété passible de mort en 356, un demi-siècle avant que Théodose ne fasse proclamer en 392 l’interdiction générale de toute forme de culte païen.

Devenir patriote français tout en restant pleinement musulman, tel est la prétention affichée par Camel Bechikh et son association des Fils de France. Utopie ?

Je ne sais pas si c’est une utopie, mais les critiques adressées aux Fils de France me font penser à l’histoire du chaudron racontée par Sigmund Freud. Jacques a emprunté à Paul un chaudron, mais quand il le rapporte, Paul découvre qu’il est troué. Jacques affirme alors successivement qu’il a rendu le chaudron en parfait état, puis qu’il était déjà troué quand il l’a emprunté, et finalement que Paul ne lui a jamais rien prêté. L’attitude de Jacques est assez proche de celle de ces fins commentateurs qui accusent d’abord les musulmans de ne pas vouloir s’intégrer, puis proclament qu’ils sont de toute façon inassimilables et enfin, lorsqu’ils décident de s’intégrer (ou de s’acculturer), que ce n’est là que manœuvre perverse inspirée par la taqqiya. Je trouve pour ma part que Camel Bechikh a beaucoup de courage, et que la moindre des choses est de l’encourager.

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