À SUIVRE

Combien de temps encore allez-vous nous culpabiliser ?

Professeur
 

Un matin, la tranche matinale d’informations et de commentaires de ma station habituelle ne parlait que de l’incendie terrible et meurtrier rue Myrha à Paris. Incendie criminel, pas de suspect alors. Plusieurs morts dont deux enfants. Le lendemain, pas un mot, en deux heures et demie d’informations, de l’homme identifié et arrêté. C’est ailleurs que je m’informe et apprends plus tard son origine et son internement : il est « déséquilibré ». Silence radio.

Il n’est plus question que de l’enfant syrien mort sur le rivage turc, photographié et répandu sur la terre entière. Les jeunes femmes yazidies qui ont raconté les viols terrifiants dont elles ont été victimes n’ont pas bénéficié sur la même radio du même retentissement. Pas de culpabilisation, alors, mais l’enfant mort, qui me peine infiniment, brise le cœur d’une mère, nous est jeté en pâture et doit nous culpabiliser.

Nous ? Pourquoi ? M’a-t-on consultée, moi citoyenne lambda, pour soutenir les rebelles syriens contre Bachar el-Assad ? Qui a voulu renouveler l’exploit de la mise en pièces de l’Irak et, ensuite, de la Libye ? Pourquoi dois-je, au nom de ce drame, et de la misère en Afrique, me sentir assez coupable pour accepter d’accueillir tous ceux qui se pressent sur nos rivages, à nos frontières et, à présent, dans nos rues, qui exigent et réclament ? Pourquoi cette photo, alors qu’une autre montrant une fillette, à peu près du même âge, décapitée par les islamistes, n’a pas eu le même retentissement ? Ou celle du petit garçon décapitant fièrement son ours en peluche ? Les images impressionnent et ceux qui les choisissent savent ce qu’ils font ; la photo de l’enfant sur la plage, bien recadrée, est propre à frapper, beaucoup plus que les autres dont je parle ; à fasciner, même. Les foules mondialisées se nourrissent de drames : rappelons-nous, début août, l’indignation mondiale contre le chasseur du lion Cecil abondamment photographié… Où est la décence ?

Retour de questions qui hantent. Quand cessera-t-on d’entasser sur mon dos d’Européenne, chrétienne, française, tous les péchés du monde ? Cette famille réfugiée de Syrie vivait en Turquie depuis plus de deux ans ; elle voulait partir, en payant les passeurs, au Canada ou en Europe comme vers un eldorado apparemment inépuisable. Le père a engagé les siens dans cette aventure risquée et perdu ses deux enfants et sa femme. Pourquoi cet homme, pourquoi la Turquie seraient-ils innocents et nous coupables ? Je partagerais bien mon fardeau avec d’autres, l’Arabie saoudite par exemple, mais la mauvaise conscience paraît notre seul apanage. Regardez encore sur un globe la place de l’Europe. Une petite péninsule densément habitée… et nous devrions accueillir toute la misère du monde ?

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