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Ubu Roi à Kiev

Ubu, le personnage de Jarry, nous a donné l’adjectif ubuesque. Dans la pièce de Jarry, Ubu assassinait le roi Venceslas et prenait le pouvoir dans le royaume de Pologne, afin notamment de « manger fort souvent de l’andouille ». Puis, menacé par une contre-révolution conduite par le capitaine Bordure, réfugié auprès du Tsar Alexis, Ubu tentait d’envahir la Russie, avant d’être battu à plate couture dans les plaines d’. La pièce de Jarry a été créée en 1896 ; Ubu n’a cessé, depuis, d’être de notre monde. Et c’est précisément selon moi en qu’on l’a vu réapparaitre ces derniers temps, en l’an de grâce 2015, avec notamment une loi votée le 9 avril par la Rada de Kiev.

La loi en question vise à « désoviétiser » l’Ukraine. Par volonté d’Ubu, les noms de villes et de rues liés à la révolution d’Octobre doivent être rebaptisés. Exit les rues, avenues, places, portant le nom du camarade Lénine, dont les statues sont également activement déboulonnées. Exit aussi les noms d’usine désuets, peu conformes à notre temps de démocratie numérique et de développement durable : exit la « Forge de Lénine » ou la « Vérité du Komsomol ». Toute représentation de la faucille et du marteau, y compris en accès public sur Internet, dans un musée ou un manuel scolaire, sera désormais passible « d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison avec possible confiscation des biens », à moins d’être « accompagnée de commentaires négatifs » (sic).

En d’autres termes, aucune mention positive de ce qui s’est passé en URSS ne sera plus tolérée dans l’Ukraine libre, démocratique et européenne. Se risquera-t-on désormais à diffuser en Ukraine les films du génial cinéaste ukrainien Dziga Vertov — hélas, pas de chance pour nos apôtres de la liberté, un bolchevik enthousiaste ? Ce politiquement correct sourcilleux et vengeur, est-ce là la liberté d’expression tant vantée ? N’est pas occidental qui veut, et la version ukrainienne de la démocratie libérale risque fort de ne guère ressembler à l’original.

Cette loi n’a qu’un seul fondement théorique possible, la théorie du totalitarisme, qui établit l’équivalence soviétisme/nazisme. Rappelons cependant que cette théorie a été fortement relativisée dès les années 60 par ses fondateurs eux-mêmes (dont Anna Arendt), avant d’être finalement déconstruite par les historiens récents de l’URSS, Moshe Lewin en tête, qui montrent l’inadéquation du concept à décrire l’URSS à partir de 1953, pour autoritaire et brutal que demeurât le régime soviétique.

Avec cette loi, le nouveau régime ukrainien ne procède-t-il pas précisément de ce volontarisme stalinien qu’il croit détester ? Ce qu’il promet en effet, c’est la création soudaine et par décret d’un « homme nouveau » qui n’existe guère, l’homme « purement ukrainien » des professionnels du nationalisme qu’on a quelque peine à trouver dans l’Histoire. Et, par la même opération, l’effacement de « l’homme ancien », qui est pourtant là, presque partout en Ukraine, que le régime le veuille ou non, et pas seulement à l’Est, qui parle russe, qui a aimé les comédies et les chansons soviétiques de ses parents, qui a lu Pouchkine et Gogol à l’école, qui est fier de son grand père vétéran de la Grande Guerre Patriotique — et non d’une abstraite « Seconde Guerre mondiale », comme vient de la rebaptiser le régime.

Avec cette loi, le pouvoir ukrainien s’aliène définitivement une bonne partie de la population de l’Est et le chemin vers une libération authentique est encore long. On semble même mal partis.

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