Culture - Editoriaux - Entretiens - Religion - 10 décembre 2016

La Tradition, la plus belle avant-garde culturelle !

“La tradition est une statue qui marche de l’avant”, écrivait le poète Jean Cocteau. À lire votre ouvrage, la Tradition serait donc à l’avant-garde de la culture. Quelques explications ?

La Tradition n’est ni figée, ni muséifiée. Elle est intemporelle et ne renvoie pas au seul présent. “Tradition” provient du mot latin tradere signifiant “transmission”. Elle désigne la perpétuation d’une religion, d’une identité, d’une culture, d’un art vivant à travers le temps. C’est en cela qu’elle se trouve à l’avant-garde. Elle est de toujours, alors que le progrès est suspendu au temps, à l’immédiateté, à l’éphémère ! Seule la Tradition (même lorsqu’elle est contre-révolutionnaire) est vraiment révolutionnaire. Pris dans son sens traditionnel, justement, la Révolution correspond en bon latin à revolvere – revenir au point d’origine. La Révélation est donc la première Révolution. Celle du Christ sauveur et des “intuitions préchrétiennes”, pour reprendre la formule de Simone Weil. En revanche, le progrès assure les lendemains qui déchantent. Et le conservatisme conserve le présent qui tente de détruire le passé.
 
Dans votre ouvrage, vous évoquez des personnages aussi divers que Simone Weil, Salvador Dalí, Paul Sérant ou J.R.R. Tolkien. La défense d’une tradition ancestrale est-elle leur seul point commun ? Et cette même « tradition » ne serait-elle pas seulement une vue de l’esprit ?

La Tradition est une et multiple. Elle revêt un caractère polysémique. Elle couvre plusieurs sens. On peut dire qu’il existe autant de traditions que de traditionalistes. Concernant les noms que vous citez, ils s’arrimaient à une métaphysique intégrale à travers leur christianisme transcendantal et cosmique. L’hypothèse d’une Tradition primordiale d’origine non humaine qu’ont cru déceler René Guénon ou Henry Montaigu, par exemple – dont j’étudie également les équations personnelles –, reste problématique d’un point de vue catholique, relève souvent d’une gnose polémique et d’une narration identitaire hors-sol.

On sent, chez vous, une tendresse particulière pour Gustave Thibon, finalement à la fois le plus « traditionaliste » et « moderniste » de cette galerie de portraits.

Gustave Thibon est un personnage infiniment attachant. Pour autant, il n’est pas un maître à penser, mais plus sûrement un maître à faire penser. Il était un catholique traditionaliste, un traditionaliste contre-révolutionnaire, un traditionaliste maurrassien, un traditionaliste guénonien (même si celui-ci a moins compté que les autres) et un traditionaliste écolo-régionaliste. Il n’avait rien d’un « moderniste ». À moins que vous ne considéreriez que le moderniste est celui qui est en prise avec son temps. Mais s’il s’intéressait au monde qui l’entourait, il n’en était pas prisonnier du tout. Il aimait à écrire : “Être dans le vent, l’ambition d’une feuille morte.” Lire et relire Thibon fait avancer chacun à sa mesure et, à chaque fois, avec plus de profondeur pour savoir qui l’on est et où l’on doit aller. Sans pharisaïsme ! Thibon a souvent douté, s’est souvent remis en question et a connu “la nuit obscure”, celle de saint Jean de la Croix. Thibon est un accompagnateur existentiel qui vous rend plus vrai en raison de sa liberté d’esprit et plus libre parce qu’il recherche la vérité. Mais le discernement s’impose, car Thibon n’était qu’un homme…
 
De même, Charles Maurras… Et son journal, L’Action française, défendant à la fois la monarchie capétienne tout en dénichant des talents tels que Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline ou Pablo Picasso, n’incarne-t-il pas l’apogée d’une tradition avant-gardiste ?

Dans les colonnes de L’Action française, Léon Daudet a loué et fait découvrir à ses lecteurs Proust et Céline. En ce qui concerne Picasso, vous m’étonnez beaucoup… [C’est pourtant vrai, NDLR !] En tout cas, Dalí ne le supportait pas, et réciproquement. Quant aux Camelots du Roi d’Action Française, ils manifestèrent leur hostilité contre le film anticlérical de Luis Buñuel, L’Âge d’or (1930) dont Dalí était le scénariste. Du classique Maurras au surréaliste Dalí, il est possible d’établir des ponts… Leur traditionalisme était différent, certes, mais porté par deux princes de la Renaissance (époque historique qu’ils revendiquaient comme étant leur préférée). C’est assez singulier, car les hommes de Tradition en tiennent le plus souvent pour le mal nommé Moyen Âge.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

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