Richard Millet est un auteur, donc bien plus qu’un vulgaire écrivaillon, comme il y en a tant, ceux dont les pavés plus ou moins indigestes colonisent, à chaque rentrée « littéraire », les étals des libraires et suscitent soit l’ennui, soit une fièvre pavlovienne et compulsive d’acquisition, « parce qu’il faut posséder le dernier Nothomb ou le dernier Musso » — à défaut de les lire — quoique leur lecture soit tout bonnement superfétatoire, le simple fait de les acheter épuisant leur potentiel consomptible.

Non, Millet, lui, est un prosateur, un virtuose de cette qu’il se désespère de voir disparaître en lambeaux, non pas tant seulement à cause des viols répétés de sa syntaxe et de son orthographe approximative, que parce qu’elle est constitutive du patrimoine génétique de notre pays et qu’une partie non négligeable de ce que l’on appelait jadis « le génie français » fout le camp, noyé dans le « mainstream » de la globalisation marchande, ce qu’il résume , à la façon de Jean-Claude Michéa, par ce dérisoire substantif qu’est « le Marché ».

Dans De l’antiracisme comme terreur littéraire et Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik, ses deux derniers essais parus chez -guillaume de Roux, il ose — et en cela il avance une thèse qui, en tant que telle, mériterait une disputatio au lieu de la si convenue mais encore bougrement efficace reductio ad hitlerum si bien perçue par Leo Strauss — le rapprochement entre la littérature et l’immigration, dont la conclusion en forme de questionnement ironique constitue le décrié Eloge littéraire d’Anders Breivik.

Tout avait déjà été écrit et brillamment dans sa Fatigue du sens parue, l’année passée, chez le même éditeur.

Sur le fond, à la manière d’un Céline, ce Corrézien phalangiste a cru opportun de ressasser sa colère en la criant à la face hideuse de la postmodernité post-littéraire, désormais poste restante d’un monde qui a commencé de s’écrouler, selon lui, en Mai 68. Il n’a pourtant rien d’un Léon Bloy auquel des esprits systémiques le compareraient sans autre forme de procès. Millet n’a rien de commun avec ce catholique tourmenté, ce névrotique obsessionnel dont Kléber Haedens disait qu’il était dévoré par une « fureur constamment réchauffée d’injures géantes ». Chez Millet perce, nonobstant, une amère poésie mélancolique. Il y a en lui du Gérard de Nerval, dont il pastiche à dessein le célèbre sonnet : « je suis le revenant, le ténébreux, le spectre, celui qui vient hanter et pour lequel il n’y a pas d’exorcisme ».

Sur la méthode, il emprunterait à Nietzsche sa « philosophie à coups de marteaux », celle de l’élan vital du dernier représentant d’une race blanche, chrétienne et hétérosexuelle qui ne veut pas mourir et veut se tenir droit au « Grand midi ». L’auteur du Goût des femmes laides, a, en dépit d’une interprétation médiatique aussi superficielle que restrictive de ses pamphlets, le désir inextinguible de vivre, c’est-à-dire, d’« être impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et même ailleurs » (Le Gai Savoir).

Mutatis mutandis, il serait un avatar de L’Homme révolté d’. En refusant obstinément les chaînes de l’esclavage post-intellectuel qui élève la médiocrité de masse en « valeur heuristique de l’Occident », Millet pose à nouveau le problème philosophique camusien : « Pourquoi se révolter s’il n’y a, en soi, rien de permanent à préserver ? »

« Traditionniste » y compris et surtout en littérature, Richard Millet se tourne vers le « recours à la nouveauté extraordinaire de la tradition comme réponse au nihilisme à l’œuvre dans le roman contemporain », le roman comptant pour rien, serait-on tenté de rajouter, si la formule n’était déjà préemptée. Par-là, on décèle aussi du Maurras chez Millet, celui de l’Anthinéa.

A l’évidence, les feux de l’ancienne raison Attique, ceux qui peuvent « recréer l’ordre de la civilisation véritable » selon le Martégal, brûlent dans le cœur de celui qui ne parvient à se résoudre au mol avilissement moral et physique qui gagne les Européens. Son combat littéraire rejoint celui, plus politique, sans doute, d’un autre Camus, . Tous deux connaissent d’ailleurs les affres hugoliens de l’exil littéraire et de la « méphistophélisation » médiatique.

Ces fantômes d’une langue en voie d’extinction, ces ambassadeurs d’une pensée française en voie de paupérisation, ont eu l’inexpiable audace de s’attaquer au projet « huxleyien » d’un Brave New World où l’Autre peut nous envahir à proportion de ce qu’il est incontestablement « riche de sa diversité », tout en nous enjoignant au culte du Même.

L’ennui naquit un jour de l’uniformité… Millet et Camus (Renaud) sont les derniers héritiers de l’esprit littéraire français, celui qui conjugue joyeusement liberté et désinvolture, beauté de la langue et élégance du style.

9 octobre 2012

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