Dans la fin de ce chapitre et de ce petit conte, deux amis se rencontrent à nouveau.

*

La nuit tomba, les bruits de la ville s’étaient assourdis, il faisait noir, Pipo se désespérait de plus en plus. Il entendit d’autres sanglots qui semblaient faire écho aux siens. Il reconnut en tâtonnant, sous la faible lueur de la lune, le visage de son amie la jeune naine. L’infinie détresse de son regard le toucha de nouveau. « Est-ce donc possible que l’on soit plus malheureux que moi ? », pensa-t-il. Ils se rapprochèrent l’un de l’autre et dans la nuit qui coulait, jusqu’au petit matin, ils ne cessèrent de se raconter l’un à l’autre.

L’amie de Pipo avait été retrouvée par les brigades de la Sécurité Solidaire. Elle avait subi le traitement spécial de son racisme, et elle en avait tellement honte ! Son petit ami n’avait pas pu la venger. Il n’avait plus son permis de conduite correcte et faisait un long séjour à l’Hôtel du Commissaire. Elle aussi ne savait plus où aller. Elle et Pipo parlèrent longtemps de leur enfance, l’un dans sa tribu de Pygmées, l’autre dans sa famille de Petits Blancs. Pipo écoutait et écoutait encore son amie. Elle lui disait tout de son dégoût et de sa peine. « Y a-t-il une vie avant la mort ? », demandait-elle, et elle lui parlait de là où elle aurait voulu aller pour reprendre goût à la vie. Un endroit auquel elle rêvait souvent. On n’y trouverait pas de fanatiques pour adorer Allah et nul ne se prosternerait devant un imam le vendredi. Les évêques n’y feraient pas commerce avec les jeunes garçons. Les bien-pensants ne s’y boufferaient pas le nez dès que tomberaient leurs masques. Les familles, les villages et tous les groupes humains auraient des chefs choisis pour leur force, leur courage, leur sagesse et leur industrie. On n’aurait pas besoin de permis de conduite. Les guerriers et les chasseurs seraient respectés. Les gens sauraient défendre leurs vies, leurs biens et ceux de leurs communautés contre les attaques, et se débarrasser des intrus. Les jeunes honoreraient les vieux, et les adultes protégeraient les jeunes. Les grands génies ne seraient pas crus sur parole, et surtout pas quand ils s’expriment à la télé. On ne serait pas puni de choisir ses voisins et d’éviter ceux qui ne nous plaisent pas. On préparerait la guerre pour avoir la paix et on aimerait vivre en paix entouré de ses proches. Les indésirables seraient délogés, les envahisseurs repoussés, et les voyous mis en prison. Les différences entre les hommes ne seraient pas niées. Il ne serait pas plus interdit à quiconque de distinguer des races parmi les gens que des classes, des tribus, des nations ou toutes autres catégories où l’on peut ranger les humains. Et dans cet endroit merveilleux, les Principes Généreux seraient ignorés, et il n’y aurait point d’antiracistes.

Pipo se rappela les paroles de son copain Willy : « Quand je serai grand, je serai antiraciste », et il comprit que lui-même ne deviendrait jamais grand. Il réfléchit encore un moment, et il prit son amie par la main. Un peu de temps plus tard, un drôle de petit Noir et une drôle de petite Blanche s’embarquèrent clandestinement sur un bateau qui partait pour l’Afrique. La dernière fois qu’on les aperçut, ils étaient arrivés sur les bords du Congo. Puis ils disparurent en s’enfonçant dans la grande forêt, où ils sont encore.

Là-bas, dit-on, ils vivent comme les plus riches du monde car ils mangent du gibier, portent des pagnes et se promènent sur des pirogues. De temps en temps, un vieux Pygmée à demi saoul leur soutient qu’il a vu des Géants : ils portent de méchantes loques et de méchantes guenilles, ils mangent de méchants détritus et de méchants déchets qu’ils trouvent parfois dans de méchantes poubelles au milieu de méchantes ruines. On croit savoir qu’il n’y aurait plus chez eux aucune télé, aucun commissaire ni aucun grand, moyen ou petit professeur, même d’économie.

– Ma foi, se dit Pipo, ils l’ont bien cherché.

FIN.

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