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« Question d’histoire d’abord :
Où est la Palestine ?
Sous quelle botte étoilée ?
Derrière quels barbelés ?
Sous quel champ de ruines ? »

chante Renaud dans Triviale poursuite.

Le Livre noir de l’occupation israélienne apporte des fragments de réponse à quelques-unes de ces interrogations. Cet ouvrage suscite de prime abord une légitime suspicion : à l’opposé d’une légende dorée chantant les vertus d’Israël, on se trouve ici en présence de pièces d’accusation constituant le dossier d’un véritable réquisitoire. Malaise, car ce sont les soldats et gradés de Tsahal (l’armée israélienne) qui racontent.

Une occupation territoriale, un état de guerre latent, une lutte permanente contre des menées terroristes opposent depuis des décennies les Israéliens aux Palestiniens. Ces situations induisent ipso facto des débordements. Les dispositions humanitaires supposées régir tout conflit, qu’il soit politique, idéologique ou religieux, se trouvent là très souvent bafouées. De fait, sur le terrain, toutes les règles sont abolies.

Au fil des pages, ce Livre noir s’avère être un traité de toutes les manipulations mentales et physiques qu’un occupant est à même d’exercer sur une population supposée innocente. Dans ce type de conflit, pour la puissance conquérante, il n’y a pas d’innocents, au mieux des complices, au pire des adversaires qui se dérobent dans la nuit. En ce douteux combat, il importe de casser l’ennemi en lui montrant son total mépris, en exhibant sa supériorité technologique et militaire. La vexation radicale devient une technique de guerre. L’autre est de la merde. Certains hommes de troupe de Tsahal peuvent ainsi déféquer à loisir sur le fauteuil ou le canapé de la maison qu’ils viennent d’envahir au cours d’une opération supposée de maintien de l’ordre.

L’humiliation devient un exercice quotidien au travers des exactions d’une soldatesque qui échappe au contrôle de sa hiérarchie, laquelle paraît souvent tout à fait indifférente quand elle n’est pas complice. La pratique du « je ne veux pas savoir » est un exercice banal. Et quand on sait, on se tait. La solidarité qui lie les protagonistes engagés lors de ces confrontations est pourtant parfois rompue. Il y a toujours la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Le livre achevé, le lecteur malmené par tant de récits sauvages s’interroge : il devrait engendrer de furieuses polémiques, à moins qu’il ne soit victime d’une véritable conspiration du silence. Les faits sont têtus. Un tel dossier aurait pu être rédigé par un procureur emporté par un antisémitisme véhément. Mais non. Ici, ce sont 145 militaires – hommes du rang, sous-officiers, officiers de Tsahal – qui témoignent. Leur démarche peut s’apparenter à une psychothérapie sauvage quand l’être cherche, par la confession et l’aveu, à se débarrasser des démons de la guerre.

Ces témoignages souvent bouleversants ont été recueillis par « Breaking the Silence », une ONG israélienne fondée en 2004 à Jérusalem par des vétérans de Tsahal. Il s’agissait, pour cette organisation nationaliste, de collecter les récits de soldats ayant servi dans les territoires de Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Il est bien difficile de mettre en doute ou de contester ce travail de mémoire. Zeev Sternhell, professeur émérite de science politique à l’université hébraïque de Jérusalem, insiste, dans sa préface, sur la nécessité de regarder ce qui se passe sur le terrain : « En montrant que l’occupation des territoires conquis lors de la guerre des Six Jours de juin 1967 constitue le plus grand désastre de l’histoire du sionisme, ce livre dérange, il sonne le tocsin et nous presse de nous ressaisir. »

Il faut entendre ces 145 voix qui dénoncent la transgression des vertus censées, au nom de l’Holocauste, être l’apanage de l’État d’Israël.

2 décembre 2013

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