De quoi le football est-il devenu aujourd’hui le nom ? Ce week-end fut émaillé de faits d’une singulière violence révélant, a minima – et une fois encore –, les dérives pathologiques de la actuelle.

Ce samedi, au stade Maertens du Nouveau Roubaix, pendant un match des U12 (moins de 12 ans), un éducateur sportif est pris à partie par une famille qui le roue de coups, l’injurie et le laisse à terre, sans connaissance. À son réveil, le pauvre type, choqué, aura, en sus, à déplorer un traumatisme crânien, quatre points de suture à l’arcade sourcilière gauche, une joue gonflée, de la peau arrachée, un œil amoché et des courbatures (Le Parisien, 4 décembre).

Ce même jour, lors du match de 16e journée de Ligue 1 entre Metz et Lyon, le gardien lyonnais Anthony Lopes, champion d’Europe, est la cible de pétards lancés par des supporters messins, y compris pendant qu’il était à terre en train de se faire soigner. Le match fut provisoirement interrompu avant d’être définitivement annulé, quarante-cinq minutes plus tard.

Le trait commun à ces deux faits divers footballistiques tient dans leur similarité géométrique avec ce ballon rond que vingt-deux joueurs sur un terrain ne sont malheureusement plus les seuls à se disputer, désormais. Or, ce ballon revêt la Forme-Capital de la planétarisation des échanges et de leurs indissociables corollaires : la financiarisation et la cupidité. En d’autres termes, le football a perdu son beau jeu gratuit et loyal (la fameuse « joie de jouer pour jouer », selon l’expression empruntée à l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano) pour n’être plus que la face obscure du turbo-capitalisme sportif.

Pire : le ballon aux pieds s’est mû en avant-scène néronienne de la société du spectacle. Dans son remarquable essai, Le plus beau but était une passe, le philosophe Jean-Claude Michéa vitupérait « le système capitaliste [qui] ne peut maintenir son emprise sur les peuples qu’en pliant progressivement à ses lois l’ensemble des institutions, des activités et des manières de vivre qui lui échappaient encore […] Il aurait donc été étonnant qu’un phénomène culturel aussi massif et aussi internationalisé que le football puisse échapper indéfiniment à ce processus de vampirisation. Et, de fait, comme chacun peut le constater aujourd’hui, ce sport est devenu, en quelques décennies, l’un des rouages les plus importants de l’industrie mondiale du divertissement – à la fois source de profits fabuleux et instrument efficace du soft power (puisque c’est ainsi que les théoriciens libéraux de la “gouvernance démocratique mondiale” ont rebaptisé le vieil “opium du peuple”) » (Climats, 2014).

Le football est donc devenu le miroir d’un monde totalement arraisonné par la seule valeur centrale du capitalisme : l’argent. Il s’ensuit mécaniquement un ensauvagement des rapports sociaux fondés non plus sur la conscience d’un destin collectif mais sur l’axiomatique de l’intérêt égoïste et du désir narcissique. L’arbitre est contesté dans son autorité, quand les tricheries hypocritement et cyniquement mises en scène par les joueurs ne cessent de se multiplier – au nez et la barbe du premier, mais au vu et au su de tout le monde.

Par surcroît, qui fait l’ange du football, nouvelle religion du métissage universel, fait sourdement la bête du « supportariat », en ne voyant pas que la violence inouïe qui s’est emparée des gradins et des tribunes surpeuplées n’est que la résultante de leur déprolétarisation, les classes populaires ayant cédé leur place à une énorme masse de consommateurs moyens gavés de crédits revolving et de publicités. En somme, un néo-lumpenprolétariat qu’a abandonné toute décence commune.

Bref, le jeu n’est plus quand l’enjeu est tout. Le sport -et le foot, spécifiquement – est devenu le théâtre planétaire d’une vulgaire bagarre de rue où tous les coups sont permis.

5 décembre 2016

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