Editoriaux - Industrie - 26 octobre 2015

L’animal et l’homme, le salut par la beauté

Les Nippons de l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle, dénonçaient l’interdit de la viande, qui avait affaibli physiquement, à l’époque qui avait précédé la date fatidique de 1868, les habitants de l’archipel. Et pourquoi ? Parce que la consommation des pays européens et de l’Amérique, réputée supérieure, est carnassière. L’homme moderne est un prédateur, un dévoreur de viande. Une civilisation fondée sur le bouddhisme et le shintoïsme, pour qui cette coutume est dégradante, n’était pas préparée à l’ère de l’abattoir industriel.

Aussi, reprenant le précepte biblique de la domination des bêtes par Adam, fondation de la supériorité humaine consolidée par le cartésianisme, notre époque a non seulement perfectionné la domestication de l’animal à des fins culinaires ou touristiques, mais aussi délivré la planète de tout un grouillement de bestioles, petites et grandes, pacifiques ou farouches, qui en infestaient la surface. Plus de la moitié des océans sont des étendues désertifiées, les éléphants, les rhinocéros etc. ne seront bientôt plus qu’un souvenir, les abeilles tombent comme des mouches, et des myriades d’espèces ont été avalées par le trou noir de notre avidité et de notre industrie, tandis que des files placides de bestiaux s’entassent dans des usines à tuer, à disséquer, à broyer, dans des conditions souvent innommables, pour le bien-être des consommateurs de protéines.

Les exemples de cette infamie ne manquent pas. Les derniers ayant mis l’opinion dans un état proche du vomissement sont ceux de l’abattoir d’Alès, de la ferme des 1000 vaches, ou des 10.000 porcs.

Le rapport entre l’homme et l’animal, domestique et sauvage, est un marqueur de civilisation. Certes, la nécessité étant ce qu’elle est, il faut toujours manger pour vivre, et la nature n’est pas une réserve de Bisounours. Toutefois, le privilège de l’homme est, en partie, d’échapper à l’ananké, au fatum, au destin, s’il est vraiment porteur de liberté.
Les contempteurs de la consommation animale ont argué plusieurs principes, depuis l’Antiquité. D’abord la métempsychose, la « réincarnation », ensuite la parenté ontologique entre tous les êtres, issus d’une même origine divine, enfin la dégradation morale qu’entraînerait la mort violente des bêtes, geste qui habitue à tuer, et à mépriser le vivant. Platon considère les citoyens comme des poulets à élever et à exploiter.

Il me semble qu’un autre argument subsume tous les autres : c’est celui de la beauté. Bien sûr, on sait que l’être humain s’habitue à tout, au béton, aux fleurs artificielles, aux animaux en peluche. Mais comme tout être est beau quand il réalise sa fin, la perfection pour laquelle il a été créé, nul doute que notre civilisation s’élèverait en se souvenant de cette merveille, et que l’admiration que l’on porte à des êtres naturels rayonnant de leur existence nous rehausserait jusqu’à l’honneur de vivre vraiment.

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