Depuis quelques semaines, impossible d’allumer une radio, une télé ou d’ouvrir un magazine sans entendre parler jusqu’à écœurement de la « Grande Boucle », de ses cent ans, du « combat de titans », des « forçats de la route », d’un vainqueur « surréaliste », « extraterrestre » même, de la « légende du Tour » et autres poncifs enfilés comme les même perles du même collier que l’on nous ressort chaque été sans aucune vergogne.

Je n’ai rien contre le vélo. Je n’ai rien pour non plus.

Comme beaucoup d’enfants, le Tour m’a fait rêver. Peut-être parce qu’avant d’incarner « le vélo », il symbolisait d’abord la violence de l’effort, de la chaleur et de la lumière, le cœur battant de l’été. Un certain émoustillement comme un parfum d’aventure et d’échappée belle : le début des vacances.

Adolescent, il a vite commencé à m’insupporter. J’avais déjà du mal avec cette caravane débordant de papiers sales, de gobelets en plastique empestant les doigts graisseux et le mauvais rosé, cette accumulation soudaine de pseudo-VIP badgés du « village départ », comme un cirque inutile et de mauvais goût. Je ne me reconnaissais déjà pas dans cette France Cochonou aussi populaire que vulgaire et qui est à la charcuterie ce que Johnny Hallyday est à la musique, Bigard à l’humour ou Guillaume Musso à la littérature.

Adulte, je continue pourtant à jeter de temps en temps un coup d’œil furtif et désabusé à une épreuve devenue caricaturale (peut-être pour le simple bonheur, un peu jouissif, de voir souffrir des coureurs pendant que je me repose moi-même ?) mais je n’en supporte plus ni les dérives commerciales, ni le silence sur le dopage, ni l’hypocrisie générale, majuscule et officielle qui entoure le tout.

J’ai eu moi aussi, plusieurs fois et de façon privilégiée, la chance de « suivre » quelques étapes du Tour comme on le dit de façon impropre (puisqu’en réalité, on les précède…). J’en ai même ramené un petit documentaire que j’ai préféré, à l’époque, prendre sur le ton de l’humour. C’était ma façon à moi d’évacuer ce que je considère toujours comme un sujet grave. Car il suffisait de discuter avec quelques coureurs, anciens ou actuels, de croiser quelques secondes Lance Armstrong et de le suivre sur une seule journée pour comprendre qu’il était non seulement dopé, mais outrageusement dopé. À l’époque, bien sûr, il n’avait pas encore reconnu qu’il était « impossible de gagner le Tour autrement » et défendait le contraire avec morgue. Dans l’omerta générale. Sur place, je me souviens de discussions avec des journalistes « accrédités » depuis des années ou invités comme moi. Tous répondaient la même chose : « Tu n’y connais rien » pour les premiers. « Tais-toi. Tu es invité. Ce n’est pas une façon de se comporter ! » pour les seconds.

Résultat : pendant des années, le courage de ces prétendus confrères s’est limité à émettre quelques « doutes » ou « interrogations légitimes » en fin de journée. Jamais pendant l’épreuve en direct. Les consignes sont strictes, surtout à la télévision.

Et pour cause : le Tour porte en lui cette tare initiale d’avoir été inventé par deux journalistes (certes du journal L’Auto et non pas “Le Vélo”…). Vous le savez mieux que personne : le Tour de France n’a été lancé ni pour promouvoir la pratique du vélo ni pour promouvoir la France mais tout simplement pour augmenter les ventes de l’été ! Cette mission-là, au moins, est pleinement remplie. Le prix à payer, en revanche, est bien lourd. Vous incarnez aujourd’hui, même si c’est malgré vous, l’un des sommets de l’infotainment où la vérité le cède toujours au spectacle : peu importe le dopage pourvu qu’on ait l’ivresse.

« Tous les mauvais coups sont permis. Seule la victoire est belle », s’enthousiasmait (sans rire) un écrivaillon du numéro de Match au moment des premiers coups de pédale de l’édition 2013. Avec un début d’article aussi fulgurant que pathétique : « Planté dans un cratère de Mars, dans un million d’années ou plus, le touriste terrien ne verra de notre planète que la Grande Muraille de , les pyramides de Gizeh… et le tracé du Tour de France. Le seul monument vivant qui se régénère depuis 1903. » Ben voyons ! La preuve, au moins, que les coureurs ne sont pas les seuls : certains confrères aussi écrivent visiblement sous « pot belge ». Peut-être même sous EPO.

Que dire aussi de ce commentaire stupéfiant (c’est le cas de le dire…) d’un journaliste de France Info affirmant, lui aussi sans rire : « La fragilité des coureurs français en fin de classement a quelque chose de rassurant. » Sous-entendu : « … » Pardon, il paraît qu’il ne faut plus jamais sombrer dans le sous-entendu ! Car « nous avons enfin tourné la page du dopage », répète-t-on dans votre entourage. Avec Chris Froome, nous avons enfin un « passeport biologique immaculé » et un vainqueur « 100 % clean » pour l’édition 2013, dont les performances sont pourtant 150 % supérieures à celles de ses prédécesseurs 100 % dopés. En quelques années à peine, paraît-il, seul un travail acharné a permis de transformer un percheron en étalon. Il suffisait d’y penser. Plus c’est gros et plus ça passe. Circulez, y a rien à voir. Ce n’est plus la magie du Tour, c’est un tour de magie !

Permettez-moi de prendre ici le pari que Froome, justement (ce n’est pas sa faute, bien sûr, mais ça rime avec vrooom !), dont quasiment personne n’avait entendu parler il y a encore quelques semaines, n’est qu’un vainqueur provisoire de plus. Le temps que l’on s’aperçoive que… Car le Tour de France est la seule compétition sportive au monde qui n’ait pas de vainqueur durable depuis au moins dix ans. Pire encore : dès que le vainqueur provisoire est déchu, ni le second ni le troisième ni les autres ne se précipitent pour prendre sa place vacante. On se demande bien pourquoi…

Ma dentiste, qui travaille elle aussi pendant les vacances, a la dent encore plus dure que moi (rien que de très normal d’ailleurs…). Pour elle, le Tour de France n’est qu’une bande de « tous bourrés » déguisés en beaufs regardant passer des « tous dopés » déguisés en Daft Punk. Le tout commenté par des journalistes « tous bourrés » (façon Blondin) déguisés en experts, et par des consultants « tous dopés » (façon Jalabert ou Durand) déguisés en journalistes. Trouvez l’erreur.

En attendant, je vous laisse savourer votre succès. Ce centième Tour de France a battu tous les records. De popularité. De sponsoring. De spectateurs. De téléspectateurs. Et d’audience, bien sûr, elle aussi très officiellement… dopée ! La Boucle est bouclée.

Bon anniversaire donc. Mais sans moi…

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