Monsieur,

Cela faisait des mois que j’avais renoncé. Et puis, samedi dernier, ce mouvement incontrôlé, ce petit égarement, cette faiblesse minuscule : je me suis retrouvé dans votre « taxi »

Passons sur le fait que vous fumiez le cigarillo sans me demander la permission car c’était, pour moi qui ne fume plus depuis longtemps mais qui reste tolérant, la seule chose qui ne me dérangeait pas. Pour le reste, vous étiez bien au-delà de la caricature. Tout puait chez vous, au propre comme au figuré. À commencer par l’énorme chien à vos côtés, de la même nationalité que votre berline allemande à moitié-épuisée. J’ai eu droit, bien sûr, à la radio à fond (Philippe Bouvard et ses Grosses Têtes). Ce qui ne vous a pas empêché de téléphoner à votre femme, à vos maîtresses — au moins deux d’entre elles, à en juger par les conversations qui n’avaient même pas besoin d’être décodées — avec une seule obsession : retrouver quelque part dans « les copains taxis » pour un apéritif qui n’avait visiblement qu’un lointain rapport avec le jus d’orange. J’imaginais d’ailleurs la tête des copains en question : de ceux que non seulement le client dérange, mais qui se sentent obligés de déranger le client.

De fait, pendant les quelques minutes du trajet où vous n’étiez pas au téléphone, j’ai eu droit à la totale : la connerie des Français en général et des Parisiens en particulier (après m’avoir expliqué, pourtant, que vous étiez vous-même un « vrai » Parisien !), tous les « cons » (décidément…) qui montent dans un taxi pour des courses à 15 euros, le coût insupportable de votre licence, la nullité des compagnies de taxis qui sont « toutes les mêmes », la défense du statut des « artisans taxis » (il faudra qu’on m’explique un jour ce terme ridicule), les Noirs qui « ne foutent rien », les Arabes qui sont « tous des dealers ou des menteurs, moi j’ai des preuves ! », les Chinois qui « ne comprennent rien au métier » mais qui nous « piquent le travail » et Marine Le Pen qui « a tout compris, elle, au moins ! ». Ben voyons.

Je ne connais ni votre nom ni votre adresse (vous ne connaissiez d’ailleurs pas la mienne, même si vous aviez l’air de considérer comme normal l’idée de vous guider dans mon propre quartier !). Je n’ai même pas pris de fiche en descendant de votre poubelle à mi-course tellement j’étais pressé de marcher, de respirer… Je vous écris donc aux bons soins d’un syndicat auquel vous appartenez probablement. Et à un nom de famille que vous portez sûrement : « Monsieur Fâcho ». Les Parisiens ne cessent de le répéter : « Les chauffeurs de taxi ? Tous des fâchos… »

Bien entendu, je m’en excuse à l’avance auprès de quelques-uns de vos collègues qui font correctement leur métier. Je sais qu’il y en a. Et que ce n’est pas leur faute si, dans votre métier, la forêt cache l’arbre.

Bien sûr, depuis des années, les choses ont (un peu) bougé sur l’accessoire (une poignée de taxis supplémentaires, un meilleur équipement en GPS, un système de lumière rouge/vert enfin compréhensible…). Mais sur l’essentiel, rien n’a changé. N’importe quel étranger vous le confirmera : Paris est l’une des pires, si ce n’est la pire ville au monde en la matière. Pour avoir pris moi-même le taxi pendant des dizaines d’années et dans des dizaines de pays, je sais que même dans les pires pays du tiers-monde (eh oui…), même quand les routes sont aussi défoncées que les véhicules, les chauffeurs de taxi sont plus nombreux, plus efficaces, plus courtois et vraiment « au service » (un mot hélas intraduisible en français) de leurs clients.

En France hélas, votre métier reste toujours géré à l’envers : « pour » les taxis et « contre » les clients. Tout se passe comme si votre seul objectif était d’essayer de travailler en masse pendant les heures creuses et de rester à la maison quand tout le monde aurait besoin de vous. Les économistes connaissent bien le syndrome : vous êtes un « métier de l’offre » là où les clients auraient besoin d’un « métier de la demande ».

Vous n’avez aucune contrainte. Vous travaillez où vous voulez, quand vous voulez, aux horaires de votre choix. Vous n’avez (hélas…) aucune obligation de service public. Ce qui ne vous empêche pas d’utiliser les fameuses « voies de bus ». Une reculade (une de plus) des pouvoirs publics devant les lobbys privés.

Le ridicule ne tuant pas, la mairie de Paris (socialiste, mais je suis persuadé que l’opposition aurait fait pareil) a étudié l’année dernière un prime spéciale pour tous ceux d’entre vous « qui acceptent de travailler aux heures de pointe » (sic). À peu près aussi logique qu’un restaurateur qui accepterait de travailler entre midi et deux ou le soir après vingt heures.

Vous vous plaignez souvent (à raison) de la violence de certains de vos clients, spécialement la nuit : mais qui, aujourd’hui, ose dénoncer la vôtre ? Un ancien directeur général du groupe Air France — et donc pas le moins bien informé — me rappelait il y a peu que le seul endroit qui échappait à son contrôle à Roissy, où était pourtant son bureau, était l’immense zone où s’entassent des centaines de taxis pendant que des milliers de clients attendent dans Paris intra muros. Un haut lieu des jeux interdits et des trafics en tous genres (drogue, prostitution…). Bref, une zone de « non droit » dont on parle peu, pour ne pas dire jamais, à la télévision, et vis-à-vis de laquelle la police ne développe pas, me semble-t-il, un zèle excessif.

Car, face à vous, les pouvoirs publics restent tétanisés. Je me souviens d’avoir écrit, dans les tous premiers jours du quinquennat Sarkozy, que si même le nouveau président échouait à réformer votre profession comme il s’y était engagé, il ne réussirait aucune autre réforme en France et serait battu aux prochaines élections. On connaît la suite.

Tout cela est d’autant plus rageant qu’il existe une solution. Des solutions même. Tout le monde les connaît : des voitures standardisées, si possible « made in France » (comme autrefois les « cabs » Anglais), probablement électriques et que vous rechargeriez aux bornes d’attente plutôt que de laisser, comme aujourd’hui, tourner vos moteurs et la climatisation… Ces taxis à la parisienne (pourquoi pas à la française ?) vous seraient ainsi loués ou vendus à bon prix pour vous permettre de vous concentrer sur le service au client et non sur le remboursement des traites contractées auprès de constructeurs souvent étrangers. Qui plus est, ces véhicules seraient spécialement conçus pour le transport des groupes, des bagages, des personnes âgées, avec climatisation modulable selon les goûts des clients, Wi-Fi embarqué, prises électriques et système de GPS vous permettant d’éviter les embouteillages (comment se fait-il que de nombreux taxis soient encore aujourd’hui incapables de les prévoir ?). Bien sûr, il faudrait aussi mettre en place, à l’échelle de Paris et de la banlieue, un système centralisé d’appel, de surveillance et de gestion autour d’un réseau de caméras dans toutes les « bornes » de Paris et de banlieue pour permettre de repérer — et non d’ignorer — les accumulation de clients en désespérance. Regardez la tête de nos amis Anglais débarquant à la gare du Nord…

Pour l’instant, le préfet de Paris renvoie au maire de Paris, qui renvoie au ministère des Transports, qui renvoie au ministère de l’Intérieur, qui renvoie… aux calendes grecques !

Face à tant d’impuissance, Je ne vois qu’une seule solution : la grève du client. Le boycott citoyen. Pour moi, en tout cas, c’est décidé, je (re)commence aujourd’hui.

Encore pardon d’avoir pris votre voiture l’autre jour : soyez certain que cela ne se reproduira plus !

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