La ville de Paris défigure le mémorial de la Déportation

En supprimant les haies d’ifs, Paris trahit la vocation silencieuse du Mémorial, en l’ouvrant au tumulte du monde.
Par Guilhem Vellut from Paris, France — Mémorial des Martyrs de la Déportation @ Ile de la Cité @ Paris, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50030982
Par Guilhem Vellut from Paris, France — Mémorial des Martyrs de la Déportation @ Ile de la Cité @ Paris, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50030982

À la pointe de l’île de la Cité, derrière Notre-Dame, il existe un lieu dédié au silence et au recueillement. Le bruit des quais, le passage des touristes et l’agitation de la capitale sont tenus à distance derrière une grille et une haute haie d’ifs. C’est précisément cet écrin protégeant le mémorial des martyrs de la Déportation que les travaux engagés par la ville de Paris, dans le cadre du réaménagement des abords de la cathédrale, sont en train de détruire, dénaturant ainsi un site mémoriel, classé monument historique depuis 2007.

Un jardin conçu comme le seuil du mémorial

Ce site parisien n’est pas un simple square. Avant d’être un jardin, cette pointe de l’île de la Cité accueillait la morgue de Paris, construite sous le Second Empire. Après son transfert en 1914, un square fut aménagé. C’est ensuite dans cet espace que Georges-Henri Pingusson conçut, à partir de 1954, le mémorial des martyrs de la Déportation. Le monument, voulu par l’association « Le Réseau du Souvenir », fut inauguré le 12 avril 1962 par le général de Gaulle. L’association, fondée en 1952 par d’anciens résistants et déportés, avait souhaité créer au cœur de la capitale un monument national consacré à la mémoire des déportés.

Pingusson n’avait pas choisi de placer le mémorial au cœur d’un espace ouvert. Il avait, au contraire, imaginé un parcours permettant au visiteur de progresser peu à peu vers la crypte où repose la dépouille du Déporté inconnu et où tout devait « évoquer le long calvaire d’usure, la volonté d’extermination et d’avilissement », selon l’architecte. Le jardin constitue ainsi la première étape d’un véritable parcours initiatique. Le visiteur franchit une grille, traverse un espace végétal protégé qui le coupe progressivement du tumulte du monde extérieur, avant de descendre vers le mémorial.

Des arbres qui participent eux aussi à la mémoire

@BirabenAnne

Ainsi, dans cet ensemble, la végétation n’est pas seulement décorative. La haie d’ifs constitue une vraie frontière entre la ville et le mémorial. C’est peut-être cette notion frontalière qui fait peur à la mairie de Paris. Les autres éléments de la flore, les mûriers, le saule pleureur et les massifs de fleurs, ont eux aussi été intégrés à cette composition. Des rosiers baptisé « Résurrection », plantés en 1975 par l’Amicale de Ravensbrück, rendent hommage aux femmes déportées et c’est la cohérence, la symbolique de tous ces éléments qui est aujourd’hui en danger. Dans le cadre du vaste réaménagement des abords de Notre-Dame, confié à l’équipe du paysagiste Bas Smets, la ville entend transformer 4,7 hectares autour de la cathédrale, avec notamment l’aménagement d’un vaste espace paysager reliant le chevet de Notre-Dame à la pointe de l’île. Ce projet fait disparaître une partie de cette frontière symbolique qui séparait jusqu’ici la ville du mémorial. La haie d’ifs, qui constituait précisément cette séparation, est aujourd’hui en cours d’abattage.

Lors des débats du Conseil de Paris, plusieurs élus avaient dénoncé la transformation des pelouses closes aux abords du mémorial en espace de promenade, voire en lieu de pique-nique. Une crainte qui n’a rien d’abstrait : certains visuels prévisionnels du projet montrent clairement des visiteurs allongés sur l’herbe du jardin attenant au mémorial, illustrant ainsi la banalisation redoutée de cet espace de recueillement. Anne Biraben, conseillère de Paris, s’insurge ainsi contre ce projet « qui minimise le mémorial des martyrs de la Déportation et défigure l’œuvre de Pingusson ».

Aurélien Véron, également conseiller de Paris pour les LR, a lui aussi dénoncé la disparition de la haie d’ifs, et notamment l’arrachage annoncé des rosiers liés à Ravensbrück. L’opposition ne vient d’ailleurs pas seulement d’élus. Dominique Dupré-Henry et Tangui Le Dantec, architectes et cofondateurs du collectif « Aux arbres citoyens », ont dénoncé, dans Le Figaro, un projet qui risque, selon eux, de banaliser l’usage du jardin et de rompre la cohérence de l’œuvre de Pingusson. L’association « SOS Paris » défend elle aussi depuis plusieurs années le maintien des jardins clos et de leur végétation, estimant que le square de l’Île-de-France constitue un « havre de paix intimement lié au mémorial ».

Préserver ce que Pingusson avait voulu

Il y a, enfin, une contradiction que le chantier rend particulièrement visible. La ville de Paris affirme vouloir végétaliser davantage les abords de Notre-Dame et renforcer leur qualité environnementale. Pourtant, la suppression d’une haie mature, à la fois élément paysager, refuge de biodiversité et composante du parcours mémoriel, interroge sur la véracité de cette ambition, d’autant que le projet prévoit également l’installation de… guérites.

La question de l’accès au mémorial fait également débat. Baptiste Gianeselli, spécialiste des questions patrimoniales, a notamment soutenu que l’entrée du jardin devait être considérée comme celle du mémorial, puisque le parcours mémoriel commence dès le franchissement de cette première enceinte. La ville conteste cette interprétation et considère, pour sa part, que l’entrée du mémorial correspond à celle de la crypte, une position qui arrange son projet. À l’origine, Pingusson avait précisément choisi de ne pas offrir au visiteur un espace spectaculaire, ouvert et animé. Il avait voulu lui faire franchir un seuil et lui faire comprendre que le silence n’est pas un simple effet recherché par l’architecture : il est une part du message du mémorial.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

36 commentaires

    • En effet depuis delanoe le gauchiste Paris a changé totalement et pas en bien , j’ai honte de ma capitale, d’ailleurs je n’y vais plus depuis 2011 !!!
      Non seulement poubelle, mais insécurité galopante, laideur de certains trucs appelés « art » et qui coutent une blinde en plus, des travaux partout commencés et jamais finis, les vélos partout on se croirait en Corée du nord, les voitures chassées alors que des gens en ont besoin pour travailler notamment les professionnels
      De toute façon quand un gauchiste met le grappin sur un ville, c’est l’horreur très vite

  1. Si vous touchez même à un cheveu d’une  » œuvre » d’un artiste « moderne » Hidalo ou Grégoire voys font un procès ( détérioration de l’oeuvre)..
    Mais pour un jardin paysager ( œuvre d’art aussi .. ) surtout charge de mémoire, symbole ..

  2. Après les tulipes en forme de sphincter anal dans les jardins du petit Palais, le « Vagin de la reine » dans les jardins de Versailles, ne vont ils pas nous inventer le « trou du c.. du Général » à la place du mémorial de la déportation ? … L’horizon artistique de la Gauche ne dépasse pas le dessous de la ceinture… Sans doute ce qui explique leur tolérance pour ce qui se passe dans les écoles parisiennes…

  3. Avec sa pyramide du Louvre, Mitterand a donné le top départ à ces élucubrations hors cadre, dans la même foulée, les colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal. Tout devient permis jusqu’à une grenouille à l’exposition explicite. Cependant, il leur faut un support commun, la valeur du patrimoine historique. Sans lui, ces dites œuvres contemporaines n’auraient aucun éclat, resteraient plus qu’insignifiantes. Les « silos à grains » prévus par Braun-Pivet près de l’Assemblée en sont un magnifique exemple. Une exception cependant, notamment les structures monumentales de Calder, métalliques, au centre de La défense, site moderne.

  4. On se demande « qui » vote à gauche à Paris ? Une ville historique, patrimoniale, à laquelle on ne devrait toucher que du bout des doigts… Ce saccage, depuis les tours, notamment la Tour Triangle et autres aberrations, devraient conduire leurs auteurs devant les tribunaux !

  5. En cette fin de règne d’un certain mondialisme et du commerce, tout nous pousse à l’instantanéité. Tout est fait pour nous empêcher de nous recueillir, de réfléchir. Les messageries (aussi appelées « réseaux sociaux), les sites de vente en ligne, tout est fait pour qu’à l’image de ceux qui nous gouvernent depuis trop longtemps, nous ne soyons plus que dans la réaction à l’instant. La vision du « temps long », qui permet la « stratégie » et donc la construction sont des options qui nous sont retirées dans tous les domaines, avec notre consentement. Nous ne sommes (trop souvent) plus des « bâtisseurs » mais des consommateurs.

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