[ENTRETIEN] « Le Moyen Âge devient, chez certains, un contre-modèle assumé face à la modernité »

Après avoir été longtemps diabolisé, le Moyen Âge s'impose comme une forme de résistance culturelle...
E12D423E-D7B3-4A05-99AC-4DDA1E0C5FA3

Chaque été, des fêtes médiévales sont organisées dans toute la France. Elles témoignent d'un goût pour notre passé qu'analyse Lorris Chevalier : « Besoin de sens, d'enracinement, désir de retrouver une histoire et une civilisation dont beaucoup de jeunes ont parfois le sentiment qu’elles ne leur ont pas été suffisamment transmises... »

On ne présente plus Lorris Chevalier aux lecteurs de BV. Docteur en histoire médiévale à l'Université Bourgogne et conseiller historique de Ridley Scott, celui-ci était intervenu lors de notre colloque en janvier dernier. Auteur de La Femme au Moyen Âge (Salvator), il analyse, dans cet entretien stimulant, le nouvel engouement des Français pour cette période de l'Histoire.

L'occasion de rappeler qu'« une civilisation repose aussi sur des habitudes, des savoirs, une morale, un patrimoine et surtout sur la volonté de transmettre quelque chose aux générations suivantes. C’est peut-être cette conscience de la transmission que notre époque gagnerait le plus à retrouver. »

 

Iris Bridier. Des Médiévales de La Bénisson-Dieu à celles de Provins, du succès du Puy du Fou aux tournois de chevalerie dans bon nombre de sites historiques dans toute la France, les spectacles médiévaux font florès, l’été. Ils témoignent d'un engouement des Français pour cette période. Avez-vous pu observer cette tendance et comment l’expliquez-vous ?

Lorris Chevalier. Oui, cette tendance est assez nette, même s’il faut la nuancer. On le voit, notamment, à travers le succès des fêtes médiévales. Le modèle connaît cependant un certain essoufflement, notamment en raison de la multiplication des micro-fêtes médiévales et d’une baisse des achats d’artisanat. Le public semble aujourd’hui rechercher davantage une expérience, une histoire, un véritable storytelling [approche narrative, NDLR].

C’est ce que Philippe de Villiers appelle le « réenchantement de l’Histoire ». Les fêtes médiévales sont ainsi amenées à se spécialiser : certaines assument pleinement un univers médiéval-fantastique, tandis que d’autres vont au contraire vers une reconstitution extrêmement documentée et historiquement rigoureuse.

On retrouve cette même attirance dans les reconstitutions historiques, les séries, les jeux vidéo, mais aussi dans l’intérêt croissant pour le patrimoine et les métiers anciens. Il y a derrière cela une véritable quête de sens : beaucoup de jeunes redécouvrent la valeur du travail manuel et semblent éprouver une forme de lassitude face au travail de bureau, à la multiplication des échelons hiérarchiques, à la standardisation et à la « mathématisation » toujours plus grande du travail.

On projette évidemment sur le monde ancien une vision parfois très idéalisée : celle d’un univers plus sauvage, plus authentique, plus concret, débarrassé du stress et de certaines contraintes du monde moderne. Mais cette idéalisation est intéressante en elle-même, car elle révèle quelque chose de notre époque.

Notre société est extrêmement virtuelle, rapide et standardisée. Le Moyen Âge représente, dans l’imaginaire collectif, presque l’inverse : des châteaux et des cathédrales, des savoir-faire, des métiers manuels, des fêtes populaires, des communautés, des traditions et un rapport beaucoup plus direct au réel.

Il ne faut donc pas réduire cet engouement à une simple nostalgie. Il traduit aussi un besoin de sens, d’enracinement et de concret, ainsi qu’un désir de retrouver une histoire et une civilisation dont beaucoup de jeunes ont parfois le sentiment qu’elles ne leur ont pas été suffisamment transmises.

 

I. B. Pourtant, le Moyen Âge a longtemps été résumé à une période obscurantiste, violente, crasseuse et méprisant la femme. Pourquoi a-t-on autant noirci et ridiculisé cette période ? Était-ce une façon de combattre une société encore très chrétienne ?

L. C. Il y a incontestablement eu une construction idéologique de cette « légende noire » du Moyen Âge. À partir de la Renaissance, puis plus encore au XVIIIe siècle, certains penseurs ont eu intérêt à présenter les siècles précédents comme une époque de barbarie, d’ignorance et d’obscurantisme afin de mieux faire ressortir, par contraste, les progrès et les idées nouvelles de leur propre temps.

La Révolution française a ensuite contribué à renforcer cette lecture. Pour combattre l’Ancien Régime, il fallait aussi s’attaquer symboliquement à ce qui l’avait précédé et à tout ce qui pouvait rappeler l’ancienne société chrétienne et féodale. Le Moyen Âge est ainsi devenu une sorte de repoussoir historique : en le présentant comme irrationnel, violent, superstitieux et arriéré, la modernité pouvait apparaître, par contraste, comme nécessairement émancipatrice. Il y avait donc bien, derrière cette représentation, une dimension idéologique : il ne s’agissait pas seulement de raconter le passé, mais aussi de légitimer un nouveau modèle de société.

Il faut toutefois éviter de tomber dans l’excès inverse. Le Moyen Âge n’était évidemment pas un âge d’or. Il a connu la violence, les famines, les épidémies, les guerres, les injustices et une société profondément hiérarchisée. Mais il est historiquement absurde de réduire mille ans d’Histoire à ces seuls aspects. C’est précisément cette simplification que les historiens ont progressivement corrigée. Aujourd’hui, le travail scientifique a considérablement avancé : nous ne sommes plus dans les années 1970 ou 1980, lorsque certaines dimensions de la vie quotidienne, des techniques, de l’économie ou des mentalités médiévales étaient encore beaucoup moins bien connues du grand public. Nous disposons désormais d’une connaissance extrêmement fine de cette période. Le problème est que les découvertes de l’historiographie mettent beaucoup plus de temps à atteindre l’imaginaire collectif que les clichés à s’y installer. Les stéréotypes ont la vie dure, mais je crois que nous sommes précisément en train de tourner une page.

Et il se produit, aujourd’hui, un phénomène assez intéressant : le stigmate est parfois en train de s’inverser. Une partie des passionnés du Moyen Âge, notamment dans certaines sensibilités masculines ou « masculinistes » — le mouvement étant très hétérogène et informel —, ne cherche plus nécessairement à réfuter les vieux clichés. Elle choisit parfois de les reprendre à son compte, mais en changeant complètement leur valeur. La violence, la rudesse, la virilité, la hiérarchie, le goût de la guerre ou encore une certaine conception traditionnelle des rapports entre les sexes ne sont plus présentés comme des preuves de « barbarie » qu’il faudrait tourner en dérision : ils peuvent au contraire être revendiqués comme des éléments d’un monde que l’on juge plus authentique ou plus assumé.

C’est une forme de réappropriation du stéréotype. Là où les générations précédentes pouvaient chercher à démontrer que « les hommes du Moyen Âge n’étaient pas si barbares », certains passionnés disent désormais, en quelque sorte : et quand bien même ils auraient été plus rudes, plus violents ou plus guerriers, pourquoi faudrait-il nécessairement s’en excuser ? Le stéréotype n’est plus combattu : il est retourné comme un marqueur identitaire.

Ce phénomène est particulièrement intéressant parce qu’il dit quelque chose de notre époque. Après des décennies pendant lesquelles le Moyen Âge a été utilisé comme repoussoir, il devient parfois, chez certains, un contre-modèle assumé face à la modernité. Ce n’est plus seulement une fascination historique, c’est une manière de questionner les normes contemporaines, la conception moderne de la masculinité, les rapports entre les sexes, le rapport au travail, à la force, à l’honneur ou à l’autorité.

Il faut évidemment distinguer la reconstitution historique de cette instrumentalisation idéologique : les hommes du Moyen Âge n’étaient ni des « masculinistes » avant l’heure ni les représentants d’un idéal politique contemporain. Mais le fait que certains projettent aujourd’hui sur eux leurs propres aspirations est révélateur. Après avoir été longtemps diabolisé, le Moyen Âge est désormais parfois idéalisé, voire revendiqué comme une forme de résistance culturelle à la modernité. C’est sans doute l’un des signes les plus intéressants du changement de regard que nous sommes en train d’opérer sur cette période.

 

Iris Bridier. En réalité, nos ancêtres s’avéraient plus raffinés que ce que l'on a bien voulu nous faire croire. Quelles sont les idées reçues que vous avez battues en brèche ?

L. C. La première idée reçue est celle d’un Moyen Âge perpétuellement sale et dépourvu d’hygiène. Les sociétés médiévales accordaient une véritable importance à la propreté corporelle, aux bains dans certaines périodes et certains milieux, ainsi qu’à l’entretien du linge. Il existait, également, une culture du parfum et des soins du corps.

Autre cliché : celui d’un monde totalement inculte. Or, le Moyen Âge a vu naître ou se développer des universités prestigieuses, une immense production intellectuelle, philosophique, théologique et scientifique. C’est aussi l’époque de la construction des cathédrales, qui témoigne d’une maîtrise remarquable de l’architecture, des mathématiques et de l’ingénierie.

On oublie, également, le raffinement de la cuisine, des vêtements, de la musique et des arts de la table dans les milieux privilégiés. La littérature médiévale est, elle aussi, extraordinairement riche : épopées, romans, poésie courtoise, récits historiques…

Enfin, concernant les femmes, il faut là encore sortir des caricatures. Leur condition juridique et sociale était très différente de la nôtre et souvent très inégalitaire, mais les femmes pouvaient exercer des responsabilités économiques, gérer des domaines, diriger des établissements religieux, transmettre des biens et jouer un rôle politique considérable selon leur statut.

 

I. B. Quelles sont les valeurs du Moyen Âge avec lesquelles la France ferait bien de renouer si elle ne veut pas sombrer dans la décivilisation ?

L. C. Je me méfierais d’abord de l’idée selon laquelle il suffirait de « revenir » au Moyen Âge. Nous ne vivons évidemment plus dans la même société et certaines réalités de cette époque sont, heureusement, derrière nous. « L’Histoire ne repasse pas les plat. » En revanche, nous pouvons retrouver certaines valeurs qui ont contribué à faire notre civilisation.

Je pense, notamment, au sens de la transmission. Les hommes du Moyen Âge avaient conscience de recevoir un héritage et d’avoir à le transmettre. Cela vaut pour la langue, les métiers, les monuments, les traditions, mais aussi pour les savoirs.

Il y avait également un sens du beau, particulièrement visible dans l’architecture, l’art sacré, la musique et l’artisanat. Construire une cathédrale sur plusieurs générations supposait une conception du temps beaucoup plus longue que celle qui domine aujourd’hui.

Il faut aussi mentionner le sens du bien commun et l’importance des communautés : la famille, le village, la paroisse, les corporations, les confréries, les communes. L’individu n’était pas pensé comme un être isolé mais comme quelqu’un inscrit dans des appartenances et des responsabilités.

Enfin, il y avait une certaine conscience des limites de l’homme. Le Moyen Âge savait que tout ne pouvait pas être réduit à la technique, à la consommation ou à la recherche du profit. Il plaçait au-dessus de l'individu des réalités qui le dépassaient : Dieu, la communauté, la justice, l’honneur, la mémoire des ancêtres.

Si l’on parle de « décivilisation », le véritable enjeu est peut-être là : une civilisation ne se maintient pas uniquement grâce à ses institutions ou à son niveau de richesse. Elle repose aussi sur des habitudes, des savoirs, une morale, un patrimoine et surtout sur la volonté de transmettre quelque chose aux générations suivantes. C’est peut-être cette conscience de la transmission que notre époque gagnerait le plus à retrouver.

Le modèle de la fête médiévale devra sans doute évoluer à l’avenir. La multiplication des manifestations, parfois très semblables les unes aux autres, a fini par créer une certaine lassitude et par donner l’impression d’une histoire médiévale interchangeable. Il ne suffit plus d’installer quelques échoppes, de proposer des démonstrations artisanales et un tournoi pour faire vivre le Moyen Âge. Il faut désormais raconter une histoire.

Il faut donc sortir de ce que l’on pourrait appeler la « fête à la saucisse », facile à reproduire mais qui finit par perdre son pouvoir d’émerveillement. Le public attend aujourd’hui une véritable expérience, avec un scénario, des personnages, un contexte historique et un événement à vivre. Autrement dit, il faut passer de la simple animation médiévale à une mise en récit de l’Histoire.

On pourrait imaginer davantage de fêtes à thèmes, construites autour d’un événement précis : l’arrivée de Saint Louis à Aigues-Mortes avant la croisade, le départ d’une armée pour l’Orient, la prise d’Orange, une grande fête donnée à la cour de Bretagne ou encore la reconstitution d’un tournoi dans ses dimensions à la fois sportives, politiques et festives. Ce type de manifestation permettrait de faire comprendre une époque tout en donnant au public le sentiment d’assister à un moment particulier de l’Histoire.

C’est probablement là que se trouve l’avenir des fêtes médiévales : ne plus seulement montrer le Moyen Âge mais le faire vivre et le raconter. Le public ne vient plus simplement voir des costumes ou acheter de l’artisanat ; il veut comprendre pourquoi il est là, ce qui s’est passé à cet endroit et avoir le sentiment, pendant quelques heures, d’entrer véritablement dans une histoire.

Picture of Iris Bridier
Iris Bridier
Journaliste

Vos commentaires

42 commentaires

  1. Oui le Moyen Age a été systématiquement dévalorisé et pour des raisons politiques. Et cela a marché. Actuellement pour la majorité des Français – il faut bien le dire, peu cultivés et s’en accommodant très bien (*), le M.O. c’était l’Inquisition, la domination masculine et l’exploitation des pauvres. En fait l’arriération complète. Comment faire coller cela avec la multiplication de ces chefs d’oeuvre que sont les cathédrales ? Et ce n’est là qu’un exemple. Il y a un continuum dans notre Histoire. Si pas de M.O., pas de Renaissance, pas de Lumières etc.
    (*) Dont je doute assez fort de la valeur pédagogique.

  2. « Si l’on parle de « décivilisation », le véritable enjeu est peut-être là : une civilisation ne se maintient pas uniquement grâce à ses institutions ou à son niveau de richesse. Elle repose aussi sur des habitudes, des savoirs, une morale, un patrimoine et surtout sur la volonté de transmettre quelque chose aux générations suivantes. C’est peut-être cette conscience de la transmission que notre époque gagnerait le plus à retrouver. » Cette citation est beaucoup trop longue mais me permet « d’enfoncer le clou »: un peuple qui n’a pas d’histoire est un peuple qui n’a pas d’avenir! La famille, dont je porte le nom, aurait réussi à « remonter » son histoire jusqu’en 998…Ça donne (ou octroie) des devoirs!

  3. Il est évident que Le Puy du Fou concrétise les aspirations du public que vous évoquez, et pour toutes les périodes de notre Histoire. Dommage si certains ne voient dans ces spectacles que des « attractions » et non des reconstitutions. C’est là où le bât blesse, quand la culture de base est absente, il est ardu de faire entendre le sens des choses…

  4. Revenons sur le problème de transmission, il faudrait pour cela revoir sérieusement les programmes scolaires, surtout ceux d’histoire et de littérature. Il faudrait, entre autres, rappeler qu’au Moyen-Age, il a fallu lutter pour repousser les conquérants islamistes, qu’on appelait Maures ou Sarrasins. Aujourd’hui, ils s’installent chez nous en nous imposant leurs moeurs et coutumes, se moquant des règlements qu’ils considèrent faiys pour nous, mais pas pour eux, et pourtant, personne ne bouge. Tout cela n’augure rien de bon pour la jeunesse, mais demain, elle devra choisir : se soumettre ou résister.

  5. Je suis dubitative sur l’engouement des français pour leur histoire. Le public que je vois au puy du fou et pour avoir interrogé mes amis qui y sont allés, ne semble y voir qu’un parc d’attraction sans comprendre les messages civilisationnels qu’il porte. D’ailleurs y évoluent de plus en plus de musulmans dont des femmes voilées comme en Iran. Je doute que ces gens se sentent concernés par l’histoire de France.

  6. Bravo pour ce bel entretien.
    Beaucoup de commentaires hostiles au Moyen-Age reposent sur des anachronismes. Viendrait-il à l’esprit de ces commentateurs de contester que la Grèce antique avait atteint un haut niveau de civilisation parcequ’elle pratiquait l’esclavage, que la citoyenneté était réservée à une élite, que la sécurité sociale n’existait pas, que l’on n’y connaissait ni vaccin ni moteur à explosion ? Rappelons par ailleurs que les procès en sorcellerie ont été très nombreux après la Renaissance, et que l’on a brûlé plus de sorcières dans les pays protestants au XVIe et XVIIe siècles qu’au cours des mille ans du « Moyen Age » (période qui ne peut pas être considérée comme un bloc au vu de sa durée). Quant à la violence… Nos grands démocrates républicains ont revendiqué l’usage de la terreur et exterminé une partie de la population vendéenne. Ils ont été les inspirateurs des bolchéviques, dont on connaît le bilan. Et tout cela est en partie l’héritage des « Lumières » (phénomène qu’il faut cependant se garder de considérer comme un toit homogène). En conclusion, l’histoire est complexe. Évitons d’appliquer des schémas simplistes, et de projeter dans le passé les mythes et les tabous de notre époque. Même si cette dernière se croit « éclairée », elle n’en possède pas moins son propre obscurantisme quasi religieux et son « clergé » (laïque, mais tout aussi « fanatique », si ce n’est bien davantage). La leçon principale que je retiens des propos très nuancés et pertinents de Loris Chevalier, c’est l’importance de la transmission. Sans idéaliser notre passé, apprenons à le connaître sans préjugés, et assumons la part positive d’héritage qu’il nous lègue.

  7. N’y avait-il vraiment que de « l’obscur » au prétendu « moyen âge », si long qu’il recouvre, en fait, de nombreuses périodes, qui diffèrent parfois fortement les unes des autres ? Ne nous en reste-t-il vraiment que le « gothique troubadour » de fêtes de village ?

Laisser un commentaire

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

Eliot Deval encense le travail de BV !
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois