« Marx n’avait jamais prévu que ça se passe dans un pays sous-développé comme la Russie »

En cette année du centenaire de la révolution bolchevique, le journaliste et écrivain Victor Loupan a publié Une histoire secrète de la révolution russe dans laquelle il révèle l’envers du décor…

Victor Lupan, vous avez sorti un livre aux Éditions du Rocher retraçant ce que vous appelez l’histoire secrète de la révolution russe. De quoi s’agit-il exactement ? Et comment avez-vous procédé pour révéler l’envers du décor de la grande révolution russe ?

La révolution bolchevique, ce qu’on appelle la révolution d’Octobre, a en fait été l’aboutissement de tout un processus révolutionnaire.
Mon histoire commence beaucoup plus tôt. Elle commence en 1903 quand Léon Trotski, qui à ce moment-là s’appelle encore Leon Bronstein, est déjà exilé politique en Sibérie. Il a 23 ans, marié avec une femme plus âgée que lui et père de deux enfants. Il est très en avant sur son temps.
En 1903, il s’enfuit du village où il est gardé par la police.
Il est attendu dans une ville de Sibérie où se trouvent des gens clandestins qui lui donnent de nouveaux papiers. C’est à ce moment-là qu’il devient Léon Trotski.
La police le cherche, mais ne le trouve pas. Il n’y avait pas de photo sur les papiers à l’époque.

Quelques semaines plus tard, il se trouve à Vienne chez un certain Victor Adler.
Il faut savoir que Victor Adler est probablement l’homme politique, la personnalité sociale démocrate la plus influente de l’époque en Europe.
C’était un homme très fortuné, très intellectuel, et le grand argentier de la social-démocratie.
Léon Trotski n’est alors qu’un gamin. On le voit sur les photos. Il ne se rase pas encore, il a une barbichette, un peu comme un enfant.
Il a fasciné Victor Adler. Ce dernier habitait sur la Bergstrasse.
Aujourd’hui, c’est l’adresse la plus connue de Vienne, parce que le voisin de palier de Victor Adler était Sigmund Freud.
Le jeune Léon Trotski arrivant d’un bagne sibérien se retrouve chez Victor Adler. Le soir même, il dîne chez Sigmund Freud.
J’ai trouvé cette histoire totalement inconnue.

À vous entendre, vous avez voulu révéler tous les petits détails que les gens ne connaissent pas forcément et qui ont éé, selon vous, les principales raisons de cette révolution.

J’ai voulu parler des grandes intrigues, des grandes machinations, mais aussi des petites choses.
Quand Victor Adler envoie le jeune Trotski à Londres, celui-ci est tout jeune. Il a 23 ans.
De plus, la police austro-hongroise collabore avec la police russe. Ce n’était donc pas très sûr.
Il devait être reçu par le couple Richter. Mais le couple Richter, c’est Lénine et sa femme.
Ce sont des choses ahurissantes !

À ce moment-là, nous sommes en 1903. Ensuite, il arrive à Munich. Il y rencontre Alexandre Parvus, un homme que je trouve absolument génial. C’est un milliardaire originaire d’Odessa, à la fois allemand et austro-hongrois.
C’est ce milliardaire, beaucoup plus vieux que lui et assez costaud, contrairement à Trotski plutôt chétif, qui introduit et fait l’éducation politique de Trotski.
Il lui apprend ce qu’est la révolution permanente, la république mondiale et toutes les idées qui seront les idées appelées « trotskistes ».
En 1905, la première révolution russe éclate à Saint-Pétersbourg.
Parvus dit à Trotski : « La révolution a éclaté, il faut qu’on y aille ! » Ils y vont alors qu’ils sont tous les deux clandestins.
La police du tsar était une espèce de blague.
Ils entrent en Russie avec de faux papiers. La révolution a déjà éclaté. C’est une révolution ouvrière. On tire dans les rues à la mitrailleuse.
Trotski arrive. Ce jeune homme immigré, juif, originaire d’Ukraine, devient quelques semaines plus tard le chef de cette révolution.
Si quelqu’un peut m’expliquer cela, je suis très intéressé. Quel talent !
Il va ensuite fonder l’Armée rouge et tout le monde va être émerveillé.
C’est un exploit, mais rien que d’arriver de l’étranger au cours d’une révolution qui a déjà éclaté et a déjà des chefs en place, et devenir quelques semaines plus tard le président du Soviet de la révolution, c’est quelque chose d’absolument extraordinaire.

D’après vous, la révolution russe serait presque un grand complot international socialiste ?

Non, ce n’est pas un grand complot international du tout.
Simplement, il faut savoir qu’à l’époque la Russie avait énormément d’ennemis, comme aujourd’hui, finalement.
Le très grand banquier américain qui a passé 10.000 dollars à Trotski en 1917 considérait Nicolas II comme un ennemi de l’humanité. Il le considérait ainsi parce que c’était une monarchie absolue, mais surtout parce qu’il le considérait comme antisémite.
Il est vrai que les juifs étaient persécutés en Russie tsariste.
Il faut bien prendre en compte le contexte du moment.
À la fois les pays occidentaux, les milieux de la banque américaine et la social-démocratie internationale qui préparait la révolution un peu partout ont joué un rôle. Il ne faut pas oublier qu’une fois éclatée en 1917, la révolution russe a également éclaté en Allemagne et en Hongrie et dans beaucoup d’autres pays.

La révolution russe serait presque une révolution de bourgeois qui, sous couvert de libérer le prolétariat, l’a manipulé pour expérimenter des théories.

Non, c’étaient des gens extrêmement politisés et mus par la haine.
Il faut comprendre pourquoi elle a eu lieu en Russie.
Le paysan et l’ouvrier russes ont vraiment adhéré aux rouges. Il n’y a aucun doute là-dessus.
J’ai découvert avec stupéfaction qu’il y avait plus d’officiers du tsar dans l’Armée rouge que dans l’Armée blanche.
Je ne le savais pas, c’est stupéfiant !
Des généraux du tsar étaient devenus rouges !
La Russie a été un pays orthodoxe, un pays qui a toujours voulu une société alternative, que la Justice triomphante et que la vérité du Christ s’exprime sur Terre.
Évidemment, le paysan russe adhérant aux rouges ne connaissait pas le matérialisme dialectique, il ne comprenait pas le centralisme démocratique. Tout cela ne l’intéressait pas.
En revanche, quand il a entendu « La terre à tous, l’égalité pour tous, non au règne de l’argent, justice sociale », il a reconnu tout un discours orthodoxe connu.

Pourquoi la révolution a-t-elle fonctionné en Russie ? La position mi-européenne, mi-asiatique ou sa grande pauvreté ont-elles joué un rôle ?

C’est peut-être un terreau favorable.
Marx n’avait jamais prévu que cela se passe dans un pays sous-développé comme la Russie.
La révolution devait arriver en Angleterre ou en Allemagne.
C’est arrivé en Russie, parce qu’il y avait aussi ces gens. Je ne vois pas un deuxième Trotski .
Personne ne pensait que les bolcheviques allaient gagner. En 1918, quand on regarde la carte, ils étaient encerclés de tous côtés. On disait : « C’est la fin, c’est fini. » Eux-mêmes n’y croyaient pas.
Léon Trotski, un civil, un intellectuel, un type excité, a réussi en maniant la langue, en maniant le verbe et en étant extrêmement décidé. Il a lui-même tué des gens de sa main, il tirait dans la tête des gens pour montrer l’exemple.
Progressivement, ils ont battu les blancs. Les blancs fuyaient devant eux.

Quand on travaille sur cette histoire, on se rend compte que les blancs n’avaient pas de discours.
Le tsar était en prison, personne n’a essayé de le sauver. Il n’y avait pas non plus de pouvoir central.
Et ils n’avaient pas d’idéologie. Ils se réclamaient d’une sorte de république, mais personne ne comprenait ce qu’ils voulaient.
À la terreur rouge, ils ont répondu par la terreur blanche. Elle était beaucoup moins efficace que la terreur rouge, mais elle rendait les gens hostiles. Il y avait tout un engrenage.
On s’aperçoit qu’ils ne pouvaient pas gagner.
Peut-être y avait-il une certaine médiocrité chez les blancs qu’il n’y avait pas chez les rouges.
En tout cas, cette histoire est absolument passionnante.
Et puis il y avait l’enfer de cette guerre civile. J’ai découvert ce que c’était dans la correspondance échangée par des gens qui ont vécu cette guerre civile. On est dans l’enfer de Dante. On est dans une peinture de Jérôme Bosch. C’est quelque chose d’extravagant. On ne peut pas le croire. D’ailleurs, on n’a jamais vu au cinéma ce que j’ai lu.

On peut s’apercevoir, en Russie, qu’il y a encore une certaine fascination populaire vis-à-vis de l’URSS. D’où vient cet attachement ? Cela rattache-t-il les Russes à la grandeur de leur pays, un pays qui avait quand même tenu seul face au reste du monde au temps de la guerre froide ? Selon vous, est-ce un pays qui a participé à la défaite de la puissance nazie ?

La Russie est le pays qui a pratiquement tout seul vaincu le nazisme.
Quand les Américains débarquent le 6 juin, il reste quelques mois de guerre.
La guerre est presque finie.
Il faut être reconnaissant aux Américains d’avoir sauvé l’Europe occidentale du communisme, certes, mais dire qu’ils ont vaincu les Allemands, c’est une blague. Les Allemands étaient vaincus !
La décommunisation n’a jamais pu être faite à cause de la victoire sur le nazisme.
On ne peut pas comparer le communisme soviétique au nazisme parce que le communisme soviétique a vaincu le nazisme. C’était le principal ennemi du nazisme et l’assassin du nazisme est le communisme soviétique.
Le communisme, en tant qu’idée, n’a jamais était démoli et, je pense, ne sera jamais démoli.

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