Editoriaux - International - Radio - Sport - Tribune - 10 juillet 2014

Brésil : Hiroshima sur un terrain de foot

C’est comme si l’accélérateur de particules du CERN avait créé un trou noir du côté de Belo Horizonte. Mardi soir, l’équipe du Brésil a littéralement été engloutie dans un cauchemar. 7 buts à 1 pour l’Allemagne. La dernière fois qu’une équipe avait plongé à ce point en demi-finale, c’était les Etats-Unis en…1930 (1-6)…

Inimaginable ! David Luiz, Fred et les autres ont réussi à faire pire que la défaite en finale en 1950 qui avait fait pleuré tout un peuple. Quand le score gonfla à 0-5, la demi-heure de jeu n’était même pas atteinte. Le trou noir commença alors à aspirer le public, et les tribunes se vidèrent peu à peu.

J’ai vu le match dans un bar. Au moment des hymnes, devant moi, un grand gaillard, un allemand aux cheveux gris, s’est levé et a entonné Deutschland über alles. Enorme. Moi, le patron et les garçons étions scotchés. En bons français, nous soutenions le Brésil, héritier du beau jeu, du panache, car nous n’avons pas oublié que naguère, la bande à Platini était surnommée « les brésiliens de l’Europe ». Et puis, un français ne peut pas décemment soutenir la Mannschaft, question de mémoire.

Alors ce fut le chemin de croix : le futebol brésilien a vécu sa passion sur écran plat. Mes amis brésiliens, qui m’accompagnaient, tremblaient de larmes. Vous pouvez vous moquer, dire qu’ « on s’en fout de ce sport de milliardaires ». C’est que vous n’avez pas compris. Que ce jeu fait partie de leur identité nationale. Mardi soir, la fierté brésilienne en a pris un coup. Parce que le foot leur permet d’exister au niveau international, de gagner des guerres sur un pré rectangulaire.

Mais le onze brésilien a payé pour tous ses péchés. Tué par les bleus un jour de 1986 au Mexique, trop accablé par une série de désillusions, le foot-samba a voulu vendre son âme dans les années 1990, troquant son jeu ultra-technique et artistique pour un jeu européen froid et défensif. Mélange sinistre de catenaccio italien et de rigueur germanique. Par le miracle d’une génération d’attaquants exceptionnels, le Brésil remporta deux nouvelles étoiles en 1994 et 2002. Des victoires à la Pyrrhus, car le mal était fait. Le jeu magique du temps de Tele Santana, de Garrincha ou du Diamant noir avait été brûlé vif par l’inquisition froide de la modernité.

Jean-Michel Larqué dresse le même constat : « Au Brésil, c’étaient des joueurs de rue, de plage et de futsal, ce qui permettait d’avoir de vrais talents. Aujourd’hui, on leur demande d’oublier tout ce qu’ils savent. Quand tu formes des joueurs à l’européenne à 21 ou 22 ans, tu as le résultat de ce soir. Tu ne vois rien de brésilien et tout ce qui est mauvais de l’européen. »

En 1950, quand le Brésil perdit sa finale à domicile, tous les brésiliens avaient l’oreille collée à la radio. Tous. Sauf un, un gamin un peu débile, qui était en train de pêcher à la ligne. Il s’appelait Garrincha. Le futur meilleur joueur du monde. Mardi, je suis sûr qu’il était au bord de l’eau !

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