Editoriaux - Education - Réflexions - 18 juin 2019

Réforme Blanquer : une philosophie multiculturelle et féminisée

Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, vient d’annoncer un élargissement du cercle des auteurs enseignés en classe de philosophie. On y étudiera, par exemple, des textes de Simone de Beauvoir (qu’on ne pensait pas si oubliée !), de Simone Weil (ce qui est une bonne chose, mais les profs gauchistes l’aborderont-ils vraiment ?) ou de penseurs non occidentaux comme le Chinois Zhuangzi ou le bouddhiste Nāgārjuna.

A priori, la pensée étant, par vocation, universelle, on ne saurait que s’en réjouir. Toutefois, on ne découvre autrui qu’en se connaissant soi-même. « Gnothi seauton » (connais-toi toi-même) !

La pensée vient d’un terroir, d’une matrice civilisationnelle, et il est fort à parier que des penseurs traditionnels, comme Platon, Épicure, Sénèque, Aristote, Thomas d’Aquin, etc., qui ont fait ce que l’on est, seront, de facto, minorés ou passés à la trappe. Ce programme ambitieux, comme en histoire, risque de se traduire par une sorte de bouillie progressiste. D’autant plus que la couleur est annoncée, puisqu’il est question de « programme féminisé » et « multiculturel ».

Loin de se présenter comme une authentique aventure culturelle, cette « ouverture » peut aboutir à une fermeture idéologique. Clôture qui nous devient familière.

Car ce n’est plus avec des pas qu’on marche vers le totalitarisme – tous les signes convergents s’accumulent – mais à grandes foulées.

On pourrait se consoler en avançant que, de toute façon, la plupart des « jeunes » sont et resteront ignares, et que l’emprise de plus en plus serrée de l’idéologie ne touchera pas la haute culture.

C’est une erreur. Car non seulement les universités américaines, dans le domaine des sciences humaines, de la littérature, de la philosophie, nous montrent le spectacle affligeant d’une intolérance politiquement correcte, fondée sur des « certitudes » sur le genre – et l’on sait que l’Amérique est notre avenir, à vrai dire de plus en plus notre présent – mais la sous-culture (par exemple tout ce qui gravite autour de la télé ou du show-business), ou la culture en conserve, prodiguée par les structures d’enseignement de masse créent une sorte de basse continue, de milieu diffus et prégnant, et même un horizon d’attente empêchant, nolens volens, toute véritable liberté de pensée. C’est un peu comme la peste de la fable : tous n’en meurent pas, mais tous sont frappés. Car la censure s’exercera, certes (et Nerval, au passage, faisait remarquer que la censure impose la finesse aux récalcitrants), mais, plus grave, nous nous nous déshabituerons à penser, parce que, pour lancer des sondes dans l’inconnu, pour tenter l’aventure de l’inédit, du risque philosophique, il faut, à un moment ou un autre, des intelligences pour comprendre l’audace. On peut clamer, un temps, dans le désert, mais l’homme ne saurait se satisfaire de l’écoute muette des pierres. Nous survivons progressivement (c’est le cas de le dire !) dans un monde pétrifié.

Ne nous fions pas à un supposé élan vers l’intelligence critique à base de relativisme (ce qui n’exclut pas le comparatisme). L’homme s’accoutume très vite à la soumission, à l’esclavage, solution paresseuse de facilité. On lui fera croire qu’il réfléchit en le gavant de poncifs forcément « positifs », par les oreilles et par la bouche, on le liera avec des stéréotypes de langage et de pensée, lui faisant ainsi croire qu’il exerce sa raison, et il sera parfaitement idiot, donc heureux.

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