[STRICTEMENT PERSONNEL] Tel qu’en lui-même…

Édouard Balladur s’en est allé discrètement, sans vouloir déranger personne, comme le gentleman qu’il avait toujours voulu être.
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« Plus grand mort que vivant »… Telle est la brève et curieuse oraison funèbre qu’inspira au roi Henri III le cadavre du duc de Guise qu’il venait de faire assassiner par ses gardes du corps. On ne saura jamais les paroles assurément historiques qu’aurait pu proférer Jacques Chirac sur la tombe d’Édouard Balladur, cet ex-ami de trente ans qui avait osé se mettre en travers de sa route vers l’Élysée. Et cela, pour trois excellentes raisons. La première est évidemment que le grand Jacques, après l’avoir précédé dans le protocole, l’avait également précédé dans la tombe. La deuxième est que vainqueur mais rancunier, il n’avait jamais pardonné au vaincu. La troisième est qu’Édouard Balladur avait préventivement et rigoureusement refusé d’être accompagné, lors de son ultime voyage, par le rituel cortège, l’hommage et les condoléances des innombrables indifférents, hypocrites et autres adversaires qui n’auraient manqué pour rien au monde l’occasion de venir lui dire adieu pour la photo.

On ne prête qu'aux riches

À quatre-vingt-dix-sept ans bien sonnés, l’âge de la retraite légale largement dépassé, l’ancien Premier ministre avait de longue date renoncé à toute vie politique et à toute intervention publique, se bornant à suivre attentivement l’actualité et à faire profiter de ses conseils comme de son expérience les rares visiteurs et les derniers fidèles. Il s’en est allé discrètement, sans vouloir déranger personne, comme le gentleman qu’il avait toujours voulu être, dans ses costumes, dans sa manière d’être, de parler, d’agir et qu’il avait été, quoi qu’il lui en ait coûté.

Le temps ayant fait son œuvre, les quotidiens, les magazines et la télévision n’ont pas eu l’indécence, même s’ils les ont rappelées, comme faisant partie de son histoire, de reprendre à leur compte les innombrables caricatures qui, il y a plus d’un demi-siècle, avaient entaché l’image, entravé la campagne présidentielle et, finalement, entraîné l’échec d’Édouard Balladur. L’ancien Premier ministre avait payé au prix fort les faiblesses, les erreurs, les attitudes, les traits de caractère (véritables, grossis, déformés ou inventés) qui lui étaient indistinctement prêtés - on ne prête qu’aux riches. Chaussettes et talons rouges, chaise à porteurs, dignité confinant à la suffisance, orgueil touchant à la fatuité, laconisme signifiant le mépris, complets de chez le bon faiseur, gilet, costumes trois pièces : l’habit que lui avaient taillé, soir après soir, les populaires Guignols de l’info, mercredi après mercredi, Le Canard enchaîné s’était peu à peu mué en une véritable tunique de Nessus dont il tenta vainement, tardivement et maladroitement de se défaire. Elle lui collait à la peau. Elle causa sa perte. Favori au départ pour ce qu’il était, il perdit l’élection pour ce qu’il passait pour être, et n’était pas.

Que peut un pédagogue face à un démagogue ?

Quoi de plus normal, quoi de plus prévisible ? Il eut beau monter un jour sur une table, une autre fois esquisser un pas de danse, ce n’était pas lui, ça ne lui ressemblait pas. Assortie de quelques machinations échafaudées dans les officines de son principal rival, la campagne de 1995, la plus creuse, la plus vide et la plus basse de la Ve République (des deux rivaux d’alors, le plus expert en manœuvres, en intrigues, en coups bas, en trahisons - le plus levantin, en somme - n’étant pas le natif de Smyrne) tourna au règlement de comptes. La proximité idéologique, personnelle et les soutiens respectifs des deux candidats de la droite ne permettant guère de les distinguer, c’est sur les estrades des meetings, dans les foires, sur les marchés, dans la rue que se fit la différence. Que peut un conférencier de salon qui s’adresse à la raison face à un bateleur de tréteaux, un joueur de bridge face à un joueur de bonneteau, un responsable cravaté qui parle gestion, budget, déficit, impôts, relance face à un orateur en bras de chemise qui passe la main dans le dos des hommes, effleure la croupe des femmes, tâte le cul des vaches et (invention débile à l’usage des pigeons) fait savoir urbi et orbi son amour des pommes. Que peut un pédagogue face à un démagogue ? La fin est connue. Battu, d’assez peu, par un adversaire qui ne devait jamais dépasser 20 % - les voix de l’adhésion – au premier tour d’une présidentielle, Balladur, fair-play, accepta sportivement sa défaite avant de sombrer peu à peu dans l’oubli.

On sait aujourd’hui ce que, sous la houlette de Chirac et de ses successeurs, est peu à peu devenu le grand rassemblement post-gaulliste pour l’unité et la grandeur de la France : un parti dit de gouvernement, attrape-tout, sans doctrine, sans idéal, puis une simple machine électorale aujourd’hui à bout de souffle. On connaît le bilan de la présidence Chirac – douze ans de suite, dont il faut évidemment défalquer les cinq années du gouvernement Jospin, avec le néfaste passage aux trente-cinq heures. Douze ans, desquels émergent encore la magnifique intervention de Dominique de Villepin refusant de suivre les États-Unis dans leur démarche boiteuse en Irak et le très beau discours rédigé par Christine Albanel reconnaissant le martyre des Juifs sous Vichy, et, au passage, implicitement, en contradiction absolue avec la doxa gaullienne, la représentativité du gouvernement de Vichy. On retiendra également la très discutable abolition du service militaire et le néfaste passage du septennat au quinquennat. J’allais oublier le rattachement de la France à l’Union européenne, perte de souveraineté refusée en 2005 par les Français, sournoisement réintroduite par Nicolas Sarkozy et le traité de Lisbonne.

Main de fer élégant de velours

Qu’aurait été le septennat d’Édouard Balladur ? Et, le cas échéant, son deuxième septennat. À supposer, bien entendu, qu’il n’ait pas, comme son vainqueur de 1995 et bien plus tard l’imprévisible Emmanuel Macron, pris l’initiative saugrenue de la dissolution ? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais, et pour cause. La disparition de celui qui eut et manqua l’occasion d’accéder au pouvoir suprême aura au moins permis de rappeler ce que ses successeurs, de gauche ou de droite, se sont également bien gardés de rappeler et de mettre en valeur : que ce grand serviteur de l’État, fort de son intelligence, de ses compétences, de ses convictions, main de fer élégant de velours, a joué un rôle majeur dans la conduite des affaires françaises à quatre reprises. En 1974, lorsque, secrétaire général de l’Élysée, il servit et suppléa discrètement un Georges Pompidou agonisant. Entre 1986 et 1988, lorsque, ministre d’État de Chirac, qui n’aimait pas perdre son temps à travailler, lui délégua la direction de l’Économie et des Finances. De 1993 à 1995 lorsque, Premier ministre, il gouverna effectivement. Enfin, durant les derniers mois de 1995, il joua, au chevet de Mitterrand, le même rôle que quinze ans plus tôt auprès de Pompidou. Alors que son cercueil vient d’être recouvert de quelques pelletées de terre, son nom et sa mémoire valaient bien que ces quelques lignes les arrachent, l’espace d’un moment, à l’oubli.

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

2 commentaires

  1. L’un des premiers « européistes » qui a bel et bien poussé la FRANCE dans le vide abyssal de ce « machin qu’est l’UE ! …

    STOP à cette oraison funèbre d’un prétendu « zélite » qui nous aura TOUJOURS coûté un pognon de dingue ! …
    Pas étonnant que la sphère médiatico-polytocarde n’arrête pas de l’encenser même mort ! …
    « Il était « temps » qu’il s’arrête lui AUSSI ! …

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