[Cinéma] La Zone d’intérêt, coupable sérénité du peuple allemand des années 40

Capture d’écran (5438)

En avril dernier sortait sur nos écrans La Conférence, le long-métrage de Matti Geschonneck sur la matinée du 20 janvier 1942 au cours de laquelle, aux abords du lac de Wannsee, dans la banlieue berlinoise, se tint une conférence décisive pour sceller le sort de onze millions de Juifs en Europe.

Glaçant et passionnant à la fois, le film respectait une unité de lieu et de temps, comme au théâtre, et nous plongeait sans temps mort au cœur des échanges d’une quinzaine de hauts dignitaires du régime national-socialiste.

Dans une démarche opposée, mais non moins percutante, La Zone d’intérêt, de Jonathan Glazer, fait le choix de laisser hors champ les débats et l’horreur propres à la « solution finale » et de diriger à dessein l’attention du spectateur sur le quotidien bucolique d’une famille nazie occupant un logement de fonction du camp d’Auschwitz. L’intérêt étant évidemment d’observer le contraste entre l’insouciance du mode de vie familial représenté à l’écran et l’abjection qui a cours de l’autre côté du mur, et que l’on ne peut dès lors qu’imaginer…

Des cendres comme engrais pour les plantes...

En effet, officiant en tant que responsable du camp, Rudolf Höss vit un parfait bonheur avec son épouse Hedwig (Sandra Hüller, vue récemment dans Anatomie d’une chute) : le régime ne tarit pas d’éloges à son égard, les gratifications s’amoncellent, les enfants s’épanouissent au contact de la nature et le couple jouit d’un foyer à la hauteur de ses rêves, pour lequel il ne manque pas de projets d’avenir. Certes, on entend bien çà et là, en fond sonore, quelques cris, quelques rafales, et le bruit des fours qui s’activent à faire disparaître toute trace du génocide en cours – les cheminées fonctionnent à plein régime – ; il ne restera du tumulte que des cendres, tout juste bonnes à servir d’engrais pour faire pousser les magnifiques plantes de la famille Höss. Laquelle ne semble aucunement perturbée par ce qui est à l’œuvre…

Brillant, en cela qu’il exprime de façon paroxystique l’indifférence et la coupable sérénité du peuple allemand des années 1940, le dispositif du film peine, malgré tout, à maintenir notre attention pendant 1 h 45, tant il s’avère redondant. Par ailleurs, l’exercice de style, qui n’est pas sans rappeler par moments le cinéma de Michael Haneke, est un peu trop chic et m’as-tu-vu pour ne pas agacer, compte tenu de la gravité du sujet.

Néanmoins, le film de Jonathan Glazer n’est jamais aussi fort et vertigineux que lorsqu’il délaisse son répétitif jeu de contrastes pour évoquer, précisément, l’humanité de ce couple et la proximité de ses préoccupations avec celles d'un couple ordinaire. On pense en particulier à cette séquence au bord de l’eau où les deux personnages, comme n’importe quel ménage, se disputent pour savoir si la femme doit ou non suivre son époux fraîchement promu inspecteur des camps à Oranienburg. Car postuler la froideur et l’inhumanité d’un couple nazi vivant à proximité de l’horreur est extrêmement facile, mais démontrer au contraire sa part d’humanité en ce même lieu, c’est là que réside le plus grand des défis.

3 étoiles sur 5

 

Pierre Marcellesi
Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

19 commentaires

  1. Peut-être plus riche parce reprenant la vie du responsable du camp depuis l’enfance, il y a « La mort est mon métier » de Robert Merle. Je l’ai offert à des jeunes. Au delà de l’horreur finale, on y trouve une réflexion du porquoi et comment d’une vie – Comment éviter de recommencer.

  2. Bonjour,
    Je n’ ai pas vu le film.
    Je ne comprends pas que le commentaire à l’ identique d’ un autre de la presse écrite, reprenne le terme humanité.
    Les derniers mots de l’ intéréssé au moment de son exécution par pendaison sauf erreur ,ont été du type Je ne regrette rien, si c’ était à refaire , je le referai.
    Il n’ y a aucune trace d’ humanité chez ce bourreau.
    Désolé.

  3. Les lecteurs de B.V. ne peuvent s’empêcher d’établir un parallèle entre ce que décrit ce film et…la saisissante indifférence de l’ensemble du grand public européen à l’égard des atrocités récemment commises par le Hamas le 7 octobre 2023 dans l’état hébreu.

  4. Déjà, la photo livrée pour illustration est outrancière. J’ai lu le livre de Höss et je ne me figure pas des garden parties au pied du mur du camp. Ils vivaient bien et tranquillement insouciants, sans se préoccuper des horreurs très proches.
    Au fond, on fait un peu la même chose, je dis bien un peu, avec nos vacances, notre foot de soirée, nos séries télé, nos « fêtes de fin d’année » etc, alors qu’il y a la Palestine, l’Ukraine, Taiwan, le Yemen, l’islamisation, l’ensauvagement, la commission européenne, le grand remplacement, le pourvoir d’achat qui devient la capacité à payer etc….

    • Et tout ce qui nous attend encore…En préparation actuellement… Mais on nous fait regarder ailleurs. Le lavage de cerveau continue et ça marche (en marche!)

  5. « le contraste entre l’insouciance du mode de vie familial représenté à l’écran et l’abjection qui a cours de l’autre côté du mur ». On croirait se retrouver à Gaza en ce moment. La seule différence est que les cendres et les restes humains, mélangées au béton, et aux pierres et aux déchets des bombes ne peut pas servir d’engrais, car trop polluants.

    • Pourquoi toujours cette référence à Gaza ?
      Israël a été attaquée par des sauvages avec les applaudissements des Gazaouis.
      Je vous rappelle que l Ukraine est toujours en guerre, prenez donc l Ukraine comme référence.

      • D’accord avec Tavalette : Cette obsession à défendre les ignobles assassins gazaouis complices est agaçante.

    • Non, la seule différence, c’est le pogrom du 7 Octobre. Foutez-nous la paix avec Gaza et si vous avez de la pitié en trop, réservez la aux Chrétiens d’Orient et laissez les Musulmans prendre pitié des Musulmans. Pour l’instant, ils s’accordent très bien de la situation.

  6. Quand on aura cessé de transposer à notre époque une tranche d’évènements passés sans l’avoir ni vécue ni comprise on aura fait un pas en avant dans l’exactitude historique.
    Pour l’avoir vécue à Paris je peux vous certifier que nous ne savions pas ce qui se passait , nous n’avions qu’une cloche et qu’un son de propagande et a part les combattants résistants ou sympathisants qui ne craignaient pas la délation ou les perquisitions voire la mort , la plupart des citoyens n’écoutait que la radio en place, celle des occupants . Nous n’avons su que très tard u moment de leur libération ce qui se passait dans les camps , c’est pourquoi je me demande en connaissant l’absence alors d’informations si la famille allemande dont vous parlez était vraimen au courant des horreurs qu’elle côtoyait. On nous racontait n’importe quoi en propagande et sûrement pas que les camps de réfugiés étaient ceux de la mort.
    C’est toujours facile de juger aprés coup avec d’autres mentalités et je me demande comment serait la même situation avec nos contemporains qui vivent dans la société actuelle . Avec notre mentalité égocentrique je ne crois pas à une conduite meilleure.

    • Il me semble que la famille dont on parle est la famille du commandant du camp. Mais si ces gens devaient savoir, quoique, une épouse d’un agent secret n’est pas toujours au courant du boulot du mari. Une amie avec mari gign me disait que son époux était absent mais ne savait pas où il était. Dans l’idée, mon père 3 ans STO au travail gare de Stuttgart, aux cuisines du restaurant, et logé chez l’habitant, circulant normalement dans la ville, en visite chez des Allemands n’a jamais entendu parler des camps d »extermination et il baignait dans la société du lieu, assez libre. Il connaissant bien par contre la crainte du régime et pressait le pas devant le poste de police….

  7. Quand donc les gens de la culture finiront ils de gratter cette plaie ? A moins que ce ne soit un ticket d’entrée permanente dans le clubs des gentils repentants cautionnant une domination économique et politique féroce sur les autres pays européens.

  8.  » L’intérêt étant évidemment d’observer le contraste entre l’insouciance du mode de vie familial représenté à l’écran et l’abjection qui a cours de l’autre côté du mur, et que l’on ne peut dès lors qu’imaginer… » Ainsi se comportent nos élus et pas qu’en France mais en Europe . Sinon comment expliquer qu’ils laissent le peuple livré aux barbares , sur leur propre sol , qu’ils en accueillent encore et toujours plus et qu’ils laissent massacrer les juifs en Israël et les chrétiens partout dans le monde .

    • Hélas oui ! Depuis que l’Homme existe ! A commencer par Abel et Caïn ! nous sommes en 2024, et pourtant l’Homme n’a pas changé dans sa cruauté ! Il suffit de regarder autour de nous, certains régimes politiques, conflits sociaux, guerres……

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