Alors que sa famille n’avait plus aucune nouvelle de lui depuis mercredi soir, l’intellectuel et éditeur libanais Lokman Slim a été retrouvé mort dans sa voiture dans la région de Nabatieh, au Liban-Sud, ce jeudi 4 février. L’agence de presse d’État rapporte que le corps de Slim a été transporté à l’hôpital gouvernemental de Saïda et qu’un examen médical a révélé qu’il avait reçu quatre balles dans la tête et une dans le dos. Il avait 58 ans. Serait-ce un assassinat crapuleux ou politique ?

Avant même que sa mort ne soit confirmée, sa sœur, Racha al-Ameer, cofondatrice, avec lui, de la maison d’édition Dâr al-Jadîd, a déclaré à l’AFP que sa disparition – évidemment un « kidnapping » d’apparence mafieuse effectué par des professionnels du genre – était liée à ses « opinions ». Slim est l’un des plus éminents intellectuels libanais à avoir été abattus depuis l’historien Samir Kassir, membre du Mouvement de la gauche démocratique, lui-même progressiste et laïc, le 2 juin 2005, quelques mois après l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri, tué le 14 février de la même année.

Tous deux avaient succombé dans des attentats à la voiture piégée. Les soupçons s’étaient portés, à l’époque, vers le régime syrien de Bachar el-Assad, dont Samir Kassir exigeait alors le retrait des troupes de son pays. Sa mort sonnait aussi comme une mise en garde aux élites libanaises. Le 21 juin, le militant communiste Georges Haoui subissait le même sort. Six mois plus tard, le 12 décembre 2005, le journaliste et député Gébrane Tuéni, patron du quotidien An Nahar (où travaillait Kassir) et auteur d’un serment appelant tous les Libanais, « musulmans et chrétiens, à rester unis pour l’éternité », était tué à son tour, selon le même procédé, par un groupe jusqu’alors inconnu (« les Combattants de l’unité et de la liberté d’al-Sham », soit le Levant) affirmant que le même sort adviendrait à ceux qui s’opposeraient à « l’arabisme » au Liban. Le dernier attentat du type, contre l’ancien ministre Mohammad Chatah, lui-même adversaire de l’axe irano-syrien, date de décembre 2013.

Sept ans après – même si la méthode « opérative » n’est pas comparable et si, en l’absence de plus d’éléments factuels, il nous faut rester prudents –, l’assassinat de Lokman Slim serait-il de nature à réveiller les vieux démons du chaos libanais ? Journaliste, analyste politique et activiste connu comme l’une des principales voix chiites critiquant le Hezbollah et la milice Amal, Slim a été régulièrement attaqué dans les médias fidèles au « parti de Dieu ». Les partisans du Hezbollah l’ont aussi souvent critiqué pour avoir été « instrumentalisé » par les États-Unis.

Toujours est-il que ce parti politique antisioniste et clairement affilié au régime iranien, dont il est la tête de pont au pays des Cèdres, a condamné aussi cet assassinat : « Nous demandons aux autorités judiciaires et de sécurité concernées de travailler rapidement pour identifier les coupables et les punir », a déclaré le groupe… sans s’épancher outre mesure sur ces cinq balles en cible. D’aucuns prétendent que, par ses appels à la dissidence et à la sortie d’un confessionnalisme politique qu’il jugeait paralysant pour son pays, Slim, qui était chiite d’origine, vivant au cœur du bastion Hezbollah, au Liban-Sud, aurait pu être considéré comme un gêneur laïciste à neutraliser, la journaliste d’Al Jazeera, Zeina Khodr, l’évoquant comme « une épine dans le pied du groupe ». À l’heure où l’administration Biden semble chercher une nouvelle ouverture de dialogue avec l’Iran, cet assassinat interroge sur les motivations éventuelles de jusqu’au-boutistes du « Croissant chiite » pour retarder toute approche diplomatique.

En attendant, qu’on se rassure : la « France » manifeste son « indignation » et « condamne cet acte odieux avec la plus grande fermeté », déclare la porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Et de demander que « les faits soient clairement établis et que tous ceux qui peuvent contribuer à la de la vérité y concourent pleinement […] en toute transparence et sans interférence ». Bonne nouvelle, donc. Un bon point de plus pour notre diplomatie persuasive.

6 février 2021

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