15 mai 1891 : Rerum novarum, l’encyclique de la doctrine sociale de l’Eglise

Avec cette encyclique, l’Église entendait redevenir un guide capable d'aider face aux crises de son temps.
Par Philip Alexius de László — Galerie nationale hongroise, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=129846839
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Le 15 mai 1891, le pape Léon XIII publie l’encyclique Rerum novarum, un texte appelé à devenir l’un des plus influents de l’histoire contemporaine de l’Église catholique. En effet, à la fin du XIXᵉ siècle, l’Europe, désormais profondément industrialisée, est traversée par de graves tensions sociales : les usines se multiplient, les campagnes se vident, tandis que des millions d’ouvriers travaillent dans des conditions éprouvantes sous l’autorité de patrons souvent davantage préoccupés par l’accumulation des richesses que par le bien-être de leurs employés. Face à cette transformation brutale du monde économique, mais aussi à une déchristianisation progressive des sociétés européennes, l’Église cherche sa place entre le capitalisme libéral et la montée des idées socialistes.

Un monde bouleversé par la révolution industrielle

Lorsque l’encyclique paraît en 1891, l’Europe connaît depuis plusieurs décennies une industrialisation rapide. Les machines transforment les modes de production, les villes grossissent et les inégalités sociales deviennent visibles à une échelle inédite. Les journées de travail dépassent souvent douze heures, les accidents sont fréquents et les protections sociales demeurent quasiment inexistantes.

Léon XIII observe également la naissance et la progression des mouvements ouvriers ainsi que des théories socialistes inspirées par Karl Marx. En effet, depuis la publication du Manifeste du Parti communiste en 1848, les idées révolutionnaires gagnent du terrain dans les milieux populaires. L’Église catholique redoute alors que la misère ouvrière ne pousse les masses vers l’athéisme politique et la lutte des classes. Le pape connaît bien ces transformations. Diplomate expérimenté et ancien nonce apostolique en Belgique, il a été confronté aux réalités sociales de son époque. Il se montre également attentif aux réflexions qui traversent le catholicisme lui-même, notamment celles portées par des penseurs comme Frédéric Ozanam, fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui défend une plus grande attention envers les pauvres et les travailleurs.

Justice sociale et refus du socialisme

« La soif d'innovations une fois suscitée »… Dès les premières lignes, le pape décrit une société agitée par les transformations de l’industrialisation. Il aborde ensuite de manière systématique la condition ouvrière, les salaires, le rôle de l’État et les droits des travailleurs.

L’encyclique condamne clairement les excès du capitalisme industriel. Léon XIII dénonce la situation de « travailleurs isolés et sans défense [qui] se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ». Il affirme également qu’un salaire doit permettre à un ouvrier de vivre dignement et de faire vivre sa famille. Cette idée du « juste salaire » deviendra l’un des fondements de la doctrine sociale de l’Église.

Le texte reconnaît aussi le droit des travailleurs à se regrouper dans des associations professionnelles et des syndicats, même si le pape exprime sa méfiance envers certaines organisations sectaires influencées par les idéologies révolutionnaires et « ordinairement gouvernées par des chefs occultes ». Rerum novarum refuse également le socialisme révolutionnaire. Léon XIII défend la propriété privée qu’il considère comme un droit naturel. Il affirme ainsi que « la théorie socialiste de la propriété collective est absolument à répudier comme préjudiciable à ceux-là mêmes qu'on veut secourir » et critique la lutte des classes en déclarant que « Les socialistes […] poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches ».

L’encyclique cherche ainsi une voie d’équilibre entre le laissez-faire libéral et le collectivisme marxiste. Cette position donnera naissance à ce que l’on appellera bientôt le catholicisme social.

Un héritage durable

L’impact de Rerum novarum est immense. L’Église, cantonnée à un rôle essentiellement spirituel après les bouleversements politiques du XIXᵉ siècle, entend désormais reprendre part aux grandes questions du monde contemporain. À travers cette encyclique, elle affirme sa volonté d’être de nouveau une voix morale capable d’apporter une solution face aux problèmes sociaux de son temps. Le texte inspirera de nombreux mouvements démocrates-chrétiens européens, des associations ouvrières catholiques ainsi qu’une réflexion durable sur les droits sociaux et la dignité du travail. Au XXᵉ siècle, plusieurs papes prolongeront cette pensée, notamment Pie XI avec Quadragesimo anno, en 1931, et Jean-Paul II avec Centesimus annus, en 1991.

135 ans après sa publication, Rerum novarum demeure toujours une référence majeure dans les débats sur la justice sociale, le travail, la dignité humaine et le bien commun.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

4 commentaires

  1. Peut-être suis je un peu « partisan » mais je crois qu’en intervenant comme elle l’a fait à cette époque l’Eglise a fait ce dont elle avait été chargée. Sans arrière pensées de lutter contre d’autres « influences ».

  2. Propriété privée certes, mais qu’observons nous ? Bien qu’il faille dénoncer Marx et ses successeurs, le problème de l’asservissement des hommes à Mammon n’est pas résolu.
    Des hommes et des sociétés entières soumise au Capital, non pas des « riches », tout tourne à l’accumulation et la préservation du capital Esssentiellement fictif généré par l’apport de liquidité des banques centrales :
    Préservation des marges et des rendements tandis que l’inflation socialise les pertes, etc.

  3. Attendons nous dans les années à venir à ce que le Pape Léon XIV donne une résonance politique à ses discours dans l’ancrage de la doctrine sociale de l’Église et dans les pas du Pape Léon XIII. Le Cardinal Robert Francis Prevost a certainement choisi le nom de règne Léon XIV pour cette raison précise.
    Son voyage récent sur le continent africain semble avoir inauguré cette évolution probable.
    Les peuples du monde entier ont effectivement plus besoin que jamais d’entendre une voix qui puisse leur faire sentir leur profonde unité au-delà de leurs différences apparentes, lassés comme ils le sont d’être manipulés et exploités par leur régime politique respectif, démocratique ou autoritaire ou dictatorial. Cela est vrai dans tout pays, en France comme en Iran, Russie, Corée du Nord, aux États-Unis, etc. Évidemment à des degrés variables et selon des formes multiples et plus ou moins subtiles. Il est également évident que lorsque l’on a la chance de naître français, de ne pas être pauvre, d’avoir de la culture et de la liberté et de pouvoir en jouir, on ne peut que remercier le destin chaque jour de sa vie…

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