Editoriaux - International - 17 septembre 2018

Macron et la Russie : rien n’est gagné !

Le Courrier de Russie (journal privé en ligne) du 12 septembre livre une interview de Renaud Girard. Cette plume particulièrement autorisée* s’adresse à Emmanuel Macron en lui recommandant de « faire le pari de la Russie ». Si on devait redire à ce conseil, ce serait uniquement pour en modifier la forme : « La Russie n’est pas un pari mais une alliance nécessaire pour la France ». Certes, le tropisme russe fait l’objet, en France, de vives contestations (Nicolas Tenzer). Certes, encore, la Russie est un partenaire rugueux et il faudra que des dossiers comme la Transnistrie, la Géorgie, la Tchétchénie… soient apaisés. Mais les Russes, qui ont fait une mue incroyable en s’extrayant de l’URSS, en sont capables. Malheureusement, si on ne peut qu’être d’accord avec toutes les bonnes raisons que M. Girard voit au rapprochement franco-russe, on sera plus sceptique sur les chances de voir ce vœu réalisé par Emmanuel Macron.

Parmi ces bonnes raisons, j’ajouterai aussi les formidables perspectives de coopération industrielle, scientifique, culturelle avec l’immense Russie, trop grande de promesses pour une trop petite population. Et le désir russe de rester dans son tropisme euro-chrétien et non dans un tête-à-tête vertigineux avec un milliard et demi de Chinois, hyperactifs et envahissants. D’autant que Trump veut faire (et fera) rentrer dans le rang une Chine tant dépendante de ses exportations aux États-Unis.

Je dirai encore – mais M. Macron sera, sans doute ataviquement, incapable d’y souscrire – les changements surprenants des paradigmes qui dominent le monde : un grand rejet, par les opinions publiques, de la mondialisation et de sa filiale bruxelloise, avec un changement radical des équilibres politiques en Europe. Or, M. Macron se raidit et ne voit dans ces changements que « nationalisme » ou « populisme » là où s’exprime simplement une demande de liberté, de vie décente et d’intérêt national.

Enfin, j’ajouterai que le nouveau contexte mondial façonné à coups de poing par Donald Trump laisse penser que les règles du multilatéralisme seront durablement remises en cause en dépit du plaidoyer d’Emmanuel Macron. Et que l’Europe du laisser-faire et laisser-passer est entrée dans une crise irréversible (Brexit, Italie, Pologne, Autriche, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie) ; qu’en outre, le président Trump a dit à plusieurs reprises son manque d’affect pour l’OTAN.

Dès lors, la France doit proposer à la Russie une alliance historique préférentielle. Elle devra combler le retard pris sur ses concurrents, lesquels ne respectent pas les sanctions adoptées par Bruxelles après l’affaire de Crimée (telles les entreprises allemandes) et alors que l’Italie annonce officiellement qu’elle étudie l’abandon des sanctions.

M. Girard espère que la conférence sur la paix, qu’Emmanuel Macron veut organiser à Paris pour la commémoration de la paix de 1918 (il y a cent ans), sera une bonne circonstance pour lancer une telle initiative. Nous espérons sincèrement nous tromper, mais ce que nous avons pu constater des agitations constantes, médiatiques et stériles du Président français ne nous rend pas optimistes sur le succès des conseils avisés de M. Girard. Le véritable test sera le règlement de la crise ukrainienne. Les États-Unis sont momentanément inhibés par la suspicion d’une immixtion russe dans la campagne présidentielle américaine. Il est vrai que si le scrutin midterm conforte Donald Trump, il pourra revenir dans le jeu, mais sans doute avec moins de poids.

C’est donc à la France, puissance européenne nucléaire, puissance diplomatique mondiale, passion culturelle des Russes, de proposer une solution sur l’Ukraine : une neutralité politique et militaire (pas d’OTAN), une construction politique fédéraliste préservant les droits ethniques des régions, un statut économique spécifique (pas d’Union européenne) avec des coopérations croisées russo-européennes; une reconnaissance du fait acquis russo-criméen ; une démocratisation réelle avec élimination du jeu des néonazis…

Il faudra compenser le désengagement militaire américain, voire la fin de l’OTAN, par une démilitarisation-dénucléarisation de l’Europe centrale.

Macron en est-il capable, lui qui est si entiché de Mme Merkel en perte de vitesse, et si dépendant de ses clichés intellectuels et de ses soutiens financiers ?

* Normale Sup, ENA, grand reporter, éditorialiste, titulaire de nombreux prix littéraires.

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