[ENTRETIEN] Périscolaire parisien : « J’ai été accusée d’inventer certains faits pour polémiquer ! »

Dans certains arrondissements, les animateurs se seraient cooptés en s'aidant mutuellement à commettre ces méfaits.
entretien_ecrit INES

Dimanche 17 mai, la procureur de Paris, Laure Beccuau, annonçait avoir ouvert une enquête pour des cas de violences et abus sexuels dans le périscolaire dans 110 établissements parisiens (84 écoles maternelles, 20 écoles élémentaires et 10 crèches). Cinq individus sont convoqués devant le tribunal correctionnel et 78 animateurs sont suspendus. Emmanuel Grégoire met en place un plan d'action à 20 millions d'euros. Le point avec Inès de Raguenel, conseillère de Paris et lanceuse d'alerte sur le sujet. Elle était une des rares personnalités politiques à dénoncer l'omerta de la ville de Paris sur ces scandales lorsque BV l'avait interrogée, en décembre 2025.

 

Sabine de Villeroché. Des enquêtes sont ouvertes et des individus convoqués devant la Justice : peut-on en déduire qu'Emmanuel Grégoire a décidé de passer à l'action ?

Inès de Raguenel. Dans les faits, la situation évolue, parce que la Justice a été saisie par les parents, pas par la mairie de Paris, à ma connaissance. Les parents ont fait leur devoir, ils ont porté plainte et pris des avocats. Mais quel est le rôle de la mairie, là-dedans ? Se remet-elle en question ? J’en doute fortement. C'est très bien, d'arriver avec un plan de 20 millions sur la table, mais aujourd'hui, concrètement, que finance cette enveloppe dédiée ? Rien ! Et ce sont les parents qui le disent, puisqu’ils sont plus de 3.700 signataires d’une lettre au maire pour dénoncer l’inertie. On nous promet, pour la rentrée, une école du périscolaire qui formera les vacataires mais, avant de former, il faut d'abord contrôler, vérifier les profils des 14.000 animateurs qui s’occupent de nos enfants dans les écoles.

La fameuse "convention citoyenne" promise par Emmanuel Grégoire n'est qu'une mascarade : tirer au hasard 80 parents pour les faire parler des rythmes de l'enfant est absolument hors sujet alors que la mairie a fait entrer des pédocriminels dans une école sur six à Paris. Lorsque je me suis exprimée au mois de décembre dans les colonnes de Boulevard Voltaire, les gens ne nous prenaient pas au sérieux, ils pensaient qu'on exagérait, certains allaient même jusqu'à m'accuser d'inventer certains faits pour polémiquer. Finalement, l’Histoire nous a tristement donné raison, puisque dans chacune des écoles concernées, entre un et quatre animateurs sont suspectés, ce qui signifie que des centaines d'enfants sont victimes.

 

S. d. V. Pourquoi affirmez-vous que la mairie de Paris n'a rien fait du point de vue judicaire ?

I. d. R. Emmanuel Grégoire n'a, en tout cas, rien dit officiellement. Je suis la seule, avec une autre élue, à avoir saisi le procureur de Paris au mois de novembre 2025 [NDLR via la procédure de signalement de l'article 40 du Code de procédure pénal]. Nous n’avons jamais eu de réponse du procureur. La mairie de Paris est, quant à elle, restée totalement mutique sur le scandale, laissant les agressions sexuelles se multiplier dans les écoles.

 

S. d. V. Pourtant, il y a quelques jours s'est tenu le premier procès d'un animateur scolaire à l'école Titon, dans le XIe arrondissement...

I. d. R. Oui, mais ce procès a été déclenché sur la plainte des parents, la mairie n'y a joué aucun rôle. Elle a plutôt fait perdre du temps aux familles en cachant des informations et en procédant à des enquêtes administratives dans les écoles sans transmettre leurs conclusions aux parents. Dans cette affaire de l'école Titon dont on parle - dans laquelle le procureur a requis, d'ailleurs, 18 mois de prison avec sursis -, ce sont les enfants eux-mêmes qui sont allés voir la directrice de l'école et qui ont averti les parents. Cet animateur, en réalité, posait un problème dans l'école depuis des années, mais personne n'a bougé. Cette histoire s’est répétée dans quantité d’écoles sans que la mairie y voie une défaillance systémique. L’omerta et le déni ont prospéré.

Lorsque vous m'avez interrogée en décembre, la mairie de Paris m'assurait que jamais elle ne déplaçait un animateur. Pourtant, le 31 janvier, le magazine Cash Investigation dévoilait que l'animateur de l'école Saint-Dominique avait été envoyé à l'école Volontaires au mois de décembre afin de lui offrir « une seconde chance » (les mots prononcés par les agents de la ville). Là-bas, il a violé d’autres enfants, pendant des semaines. Il faut noter, d’ailleurs, que la mairie de Paris a la compétence pleine et entière sur le périscolaire. Elle recrute et gère les animateurs sans jamais collaborer avec les mairies d’arrondissement, qui sont pourtant les élus les plus proches sur le terrain.

 

S. d. V. Avez-vous l'espoir qu'à présent, les choses aillent enfin dans le bon sens ?

I. d. R. Je suis un peu mitigée : les mesures prises par Emmanuel Grégoire me semblent très cosmétiques. Il a demandé pardon aux familles. C'était nécessaire, mais cela reste très insuffisant. Tant que les rythmes scolaires resteront sur une semaine de quatre jours et demi, comme seulement 7 % des collectivités en France, je pense qu'ils ne trouveront pas de solution au problème : ces rythmes scolaires nécessitent de recruter massivement des animateurs, donc des profils peu qualifiés, peu diplômés, peu formés et incontrôlables car trop nombreux.

 

S. d. V. Le nombre d'animateurs soupçonnés est stupéfiant. Comment expliquer cette multiplicité d'agressions ?

I. d. R. Dans certaines affaires, les violences ne sont « que » physiques ou verbales - ce qui n'est évidemment pas la même chose. Mais, à la lumière des nombreux témoignages que j’ai reçus, je soupçonne fortement que, dans certains arrondissements, les animateurs se sont cooptés en s'aidant mutuellement à commettre ces méfaits. Dans les écoles du XIe, par exemple, des enfants ont ainsi été abusés dans les toilettes où l'animateur les emmenait seuls tandis que son collègue gardait les autres enfants pendant ce temps. Ce qui laisse supposer une certaine complicité.

 

S. d. V. Au micro de France Inter, ce lundi 18 mai, la procureur de la République parlait de « jeunes peu formés, avec une grande immaturité psycho-affective, qui vont peut-être chercher un rapport de domination, de pouvoir qu'ils ne pourraient pas exercer sur une autre personne de leur âge ». Avez-vous une idée du profil des coupables ?

I. d. R. Dans 99 % des cas, les agresseurs sont des hommes. Je trouve cela extraordinaire de les définir comme des personnalités immatures. Les enfants ont décrit des faits qui relèvent, pour beaucoup, du pénal. Ces hommes sont accusés de pédocriminalité. C’est difficilement entendable, pour les parents des victimes, de les ramener à une éventuelle immaturité. Il s’agit là de vraies déviances.

 

S. d. V. D'autres affaires aussi sordides d'agressions sexuelles d'enfants dans d'autres établissements scolaires émergent ici et là, ailleurs en France. Le scandale est-il, selon vous, circonscrit à Paris ou d'ampleur nationale ?

I. d. R. J'ai conscience que le problème n'est certes pas uniquement parisien, mais le fait que d'autres drames émergent ailleurs ne doit pas banaliser ce qui se passe à Paris. Le cas de Paris est d'une ampleur phénoménale, je le rappelle : une école sur six est touchée par des faits de pédocriminalité. Selon moi, tout est lié au rythme scolaire et à la gestion défaillante d'un périscolaire par la ville qui est seule responsable.

C'est la raison pour laquelle nous demandons, depuis l'élection d'Emmanuel Grégoire, la mise en place, localement, d'une mission d'information et d'évaluation (MIE) sur le modèle des commissions d'enquête parlementaires, parce que les Français ont besoin de transparence et de vérité. Ils ont besoin de savoir ce qui a failli, à quel stade et quelles sont les responsabilités exactes. Cette mission est transpartisane et permettrait d’auditionner tous les acteurs, administratifs et politiques pour lever le voile sur le fonctionnement de cette politique à Paris. Cela fait deux mois que nous en avons fait la demande à Emmanuel Grégoire, sans obtenir de réponse pour le moment.

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Sabine de Villeroché
Journaliste à BV, ancienne avocate au barreau de Paris

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