[UNE PROF EN FRANCE] Numérique à l’école : techno-naïfs ou vrais élitistes ?

Qui dit qu’il y a un problème ? Sûrement des fascistes technophobes, réactionnaires et arriérés.
© Michel Royon / Wikimedia Commons
© Michel Royon / Wikimedia Commons

J’ai dû être repérée par l’algorithme de Meta, car je reçois beaucoup de vidéos parlant des écrans et des apprentissages. Le numérique à l’école est un vaste sujet, qu’on ne peut absolument pas traiter en le décorrélant de l’usage privé des outils numériques, absolument envahissant.

« L’illusion numérique »

Une vidéo que j’ai reçue récemment a arrêté mon attention, non par son contenu, mais par les commentaires qu’elle a suscités. Il s’agit d’une conférence donnée par le Dr Jared Cooney Horvath, un neuroscientifique intervenant souvent sur ces sujets. Il rappelle que si la pédagogie peut changer, l’apprentissage, quant à lui, est un processus biologique commun à toute l’humanité, comme la digestion ou la respiration. Il suit donc des règles établies avec lesquelles on ne peut jouer impunément. Et il affirme aussi que dans tous les pays du monde, dès qu’on a introduit dans les apprentissages scolaires des outils numériques, les capacités cognitives des élèves ont baissé. Il parle de « l’illusion numérique ».

Ce propos est connu, et finalement assez consensuel, dans les milieux éducatifs (qu’on écoute rarement, tout le monde sachant mieux que les enseignants comment il faut enseigner) comme dans le milieu médical. Et pourtant… Ce qui est fascinant, avec l’humain, c’est l’obstination qu’il met à persévérer dans des comportements qui lui nuisent (alcool, drogue, sucre, nourriture ultra-transformée, fast fashion, médisance et persiflage, sédentarité…) et, surtout, les trésors d’ingéniosité qu’il développe pour justifier ces comportements, voire les promouvoir.

Démonstration par l’exemple à partir de quelques commentaires.

« Faudra qu’il m’explique pourquoi mon petit-fils a eu encore cette année l’excellence ? » « En sixième 3 fois le tableau d’honneur. » « En cinquième 3 fois l’excellence. » « En quatrième 2 fois l’excellence et certainement le dernier trimestre idem avec 17,5 de moyenne » « Il veut devenir vétérinaire et pourtant il tapote le clavier à longueur du temps. »

Voilà une personne qui est encore scolaro-béate et qui croit que les notes reçues à l’école ont une quelconque valeur. Moi aussi, dans mes classes, j’ai des élèves qui obtiennent de très bonnes notes. Évidemment, comme nous sommes dans le public, nous n’utilisons pas ces classements humiliants et ces prix qui n’ont d’autre fonction que de souligner les inégalités (je plaisante - note pour les lecteurs distraits…), donc pas de prix d’excellence ni de tableau d’honneur. Mais plusieurs de mes élèves ont 18 ou 19 de moyenne générale. Ils auraient évidemment eu 12, à mon époque, et 8 à celle de mes parents. Morale de l’histoire : pour la plupart des gens, le niveau baisse mais pas celui de leurs enfants ; la pagaille règne, mais leurs enfants sont sages et bien éduqués ; et les écrans ne sont pas un problème, puisque leurs chéris-bibis les utilisent abondamment. CQFD.

L'IA, un outil de développement ?

Autre position intéressante et révélatrice, celle d'un autre commentateur : « Et si c’était le mode d’évaluation des apprentissages qui n’était plus adapté à ceux qui ont acquis des connaissances autrement ? » Mais oui ! Comme l’élève 2.0 ne ressemble en rien aux humains qui l’ont précédé, le regard que l’on porte sur lui est biaisé, et il suffit de redéfinir le sens des mots « intelligence », « culture », « compétences », « savoirs » pour résoudre le problème. D’ailleurs, qui dit qu’il y a un problème ? Sûrement des fascistes technophobes, réactionnaires et arriérés. D’un autre côté, j’ai déjà utilisé cette idée dans un moment de profonde désespérance et je me suis entendu demander à mes élèves : « Sur quoi voulez-vous qu’on vous interroge, pour que vous puissiez réussir le contrôle et avoir une note correcte ? »

Troisième position, celle, sans doute, d'un pseudo-scientifique philosophe et blasé : « En fait, c'est normal, c'est la loi de l'économie d'énergie. Si la fonction de mémorisation peut être assurée par un ordinateur, l'humain n'a plus de raison de l'utiliser et de la développer. Son cerveau va pouvoir utiliser ses ressources pour d'autres tâches comme, par exemple, la capacité à analyser, imaginer une nouvelle invention. Ce type de donnée n'est pas calculé sur les modèles de développement. Oui, les capacités pour les tâches qui sont gérées par l'IA diminuent. Mais non, ce n'est pas grave. L'humain a trouvé le feu pour digérer la viande plus rapidement et c'est à partir de ce moment-là qu'il s'est développé plus vite. » Intéressant. L’IA serait un outil comme les autres, sur le même plan que la roue ou le couteau, et son utilisation nous ferait juste gagner du temps et de l’énergie, temps et énergie que nous consacrerions à des tâches plus gratifiantes. Cet argument mérite une vraie réflexion, et j’y consacrerai sûrement une prochaine chronique, car celle-ci est déjà trop longue.

Je laisse le mot de la fin à un dernier commentateur : « Nos enfants sont désormais moins bons que nous, il va falloir nous y faire. D'un autre côté, ça explique que tant de jeunes soient d'extrême gauche 🤔. »

Picture of Virginie Fontcalel
Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

34 commentaires

  1. Virginie, bonsoir. IA ; Je dois apporter un correctif à mon dernier message . Je ne suis pas le seul à demander la définition d’une éthique . Conscient des futurs dangers de l’IA, le Pape, dans sa dernière encyclique, a demandé à ce que des règles soient définies. Bonne soirée.

  2. Permettez moi de prendre la défense des « scolaro- béats ».Les notes grimpent proportionnellement a la baisse générale du niveau scolaire,génération apres génération, mais QUI les donne ces notes?? Peut etre serait il tant que le corps enseignant prenne ses responsabilités dans ce carnage éduquatif ! Des notes sans valeur reelle,quand ce ne sont pas des gommettes de couleur afin de ne pas « stigmatiser »certains ,faire croire à leurs parents que ce sont des génies,HPI et autres,ne participe pas à la confiance et au respect envers l’institution,et les laisse se tourner vers d’autres formes d’apprentissage plus « valorisantes » à leurs yeux.

    • Le problème c’est la qualité des programmes, des enseignants et des élèves et là ce n’est pas brillant ce ne sont que les effets de mai 68. Quand on a posé ça il faut savoir qu’on ne peut pas non plus décourager à longueur de temps les élèves, alors les profs donnent des notent en fonction du niveau général de la classe. Lorsque j’étais jury d’examen au CAP j’étais assez partisan de repêcher ceux qui avaient des notes techniques égales ou supérieures à 8 pour qu’ils sortent au moins avec un petit diplôme, qu’ils n’aient pas l’impression d’avoir perdu leur temps et en vouloir à la société entière de leur ignorance, après lors du recrutement les DRH feront eux-mêmes le tri mais j’aurai au moins contribué à donner de l’espoir et je ne parle pas en tant qu’enseignant, encore que je pourrais le faire, mais en tant que chef d’entreprise.

  3. Permettez-moi cette image : l’IA est un outil. Je ne pourrais pas visser sans le tournevis, mais le tournevis ne peut rien sans mon esprit qui décide de visser et sans ma main qui le manipule. Je ne partage pas vraiment cette idée selon laquelle il n’est plus nécessaire de mémoriser parce que l’IA le fait à notre place et mieux que nous. En revanche, j’adhère à ce constat : les générations qui nous suivent (enfants de 40/50 ans et petits-enfants de 15/25 ans) en savent souvent moins que nous. SOUVENT mais PAS TOUJOURS.

  4. « D’un autre côté, ça explique que tant de jeunes soient d’extrême gauche « . Sans doute, et de plus, il ne faut jamais oublier que la consanguinité abaisse le QI moyen, et qu’elle est toujours répandue chez les néo-Français.

    • J’ai beaucoup apprécié cette chronique.
      La mémoire : indispensable pour savoir QUOI chercher QUOI demander à l’IA.
      J’ai des échanges passionnants avec Le Chat, mais je le provoque je vérifie ses réponses et je le conteste. Je ne sais pas beaucoup de choses mais ces échanges ne seraient pas possibles si je ne savais rien.

  5. Les « connexions » neuronales sont la clé des capacités. Elles se développent uniquement par l’apprentissage, la répétition. L’individu sera – ensuite – apte à mener une réflexion cohérente à terme. Pas avant; ça vaut pour tous les domaines: du calcul mental à la philo, à l’orthographe, au revers au tennis…

  6. On peut faire cohabiter le progrès avec l’enseignement traditionnel, c’est simplement une question de programmes, ils ne faut pas tout mélanger, on apprends les fondamentaux, puis lorsqu’on est solide on marie les fondamentaux avec les nouvelles techniques, mais si on on n’a pas des bases solides, on n’est bon nulle part parce qu’on n’est pas apte à comprendre quelque chose

    • Mais ça c’est une réflexion d’adulte. Un enfant et surtout un adolescent arrive rarement à ce type de raisonnements, et cherchent plutôt le moindre effort, lequel peut être offert par l’IA, alors qu’il ne le pouvait pas avec une simple calculette.

  7. Lecteur enthousiaste (!) de vos articles, je suis aujourd’hui un peu déçu par votre argumentation, que je trouve un peu pauvre.
    Un argument : le jour de la grande panne de courant, qui survivra?

    • Vous avez raison, j’y pense souvent aussi moi au black out potentiel et là il n’y a que les vieux qui sauront encore ce qu’il faut faire pour survivre !

  8. Moi aussi on m’a demandé sur quoi je voulais être interrogé, il s’agissait d’un 3è cycle organisé pour des professionnels qui avaient entre 20 et 30 ans d ‘expériences, j’avais 55 ans mais je voulais rester au top, lorsque les profs m’ont posé la première question, qu’ils posent généralement à leurs élèves de 22 ou 23 ans, comme ce n’était pas le diplôme qui m’intéressait, je leur ai dit de garder cette question qui était une question philosophique plus que technique pour leurs élèves, après ils m’ont demandé sur quoi je voulais être interrogé et on a pu parler sérieusement.

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