Livre

Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos

de Christian Combaz

Écrivain
 

Durant le mois d’août, Christian Combaz fait l’honneur à Boulevard Voltaire de publier des extraits de son très dérangeant « livre annulé ».

L’année de la mort du général de Gaulle, 1971, les Jésuites de la colline de Passy ont envoyé au collège Sainte-Croix-de-Neuilly, à quelques kilomètres, les dix élèves de terminale qui persistaient à étudier le latin. J’ai fait partie du détachement.

Quand nous traversions la cour, ce n’était pas la grande ombre de Montherlant qui nous attendait devant la grille, mais le chanteur à bouclettes peroxydées Michel Polnareff au volant d’une Rolls décapotable bleu ciel, en route vers les Champs-Élysées. Neuilly-sur-Seine confirmait là sa vocation de partenaire naturel de Saint-Germain-des-Prés. Il existait, entre ces deux lieux de Paris, une sorte de pont idéologique qu’ont emprunté tous les héros de la France qui liait la gauche à l’argent et qui ont provoqué, par cupidité irréfléchie, la ruine de leurs compatriotes.

Que faisaient les étudiants provinciaux qui n’étaient pas de gauche et qui n’avaient pas d’argent ? Ils faisaient comme moi, peu ou prou. Ils lavaient leurs chemises dans un lavabo, se nourrissaient de biscuits, travaillaient comme pion à mi-temps, s’inscrivaient dans une agence d’intérim pour devenir magasiniers entre deux examens, préparaient l’École normale de la rue d’Ulm ou Sciences Po, mais avec dix fois moins de chances que les autres d’aller au bout. Ils se débrouillaient pour trouver une chambre et un vélo solex en songeant « à nous deux Paris », sans s’aviser que depuis Balzac, la France avait bougé sur la photo.

Quand on lit les grands débuts dans la vie, de Barrès à Mauriac, l’un ayant d’ailleurs poussé l’autre, le schéma est immuable : « continuez mon garçon, vous avez du talent », disait le vieux maître. L élève se remettait à l’ouvrage. Mais depuis l’apparition de cette France primesautière qui n’avait rien appris et qui s’en fichait, les écrivains de 17 ans se multipliaient.

C’était l’époque des Jean-Marc Roberts, Patrick Besson, Modiano, François-Marie Banier. Ils avaient moins de vingt ans et les cheveux dans le cou, mais ils passaient souvent à la radio. On craignait de rater le train de la renommée en s’obstinant à faire des études puisqu’ils n’en faisaient pas, mais qu’ils étaient fêtés quand même. Faute de mieux on observait le profil de Max Ernst chez Lipp. On saluait Montherlant devant Lapérouse au bras de Matzneff.

Et à Sciences Po, qui retrouvait-on, dans ces années-là, à la bibliothèque ? Une partie du petit peuple de Neuilly-sur-Seine qui n’avait pas besoin de laver ses chemises parce qu’il avait une lingère.

La moitié de ses propos trahissait le souci d’appartenir à la pensée dominante, de traquer celui qui lui semblait rétif, et de faire carrière à sa place. Nicolas Sarkozy donnait déjà du front aux actualités télévisées alors qu’il avait à peine vingt ans. Il affirmait sans cesse ses « convictions gaullistes », comme s’il venait d’y réfléchir dans la solitude d’une abbaye de campagne (alors qu’il suivait son détecteur de métaux personnel et réagissait déjà en changeant de cap au moindre bip).

Pendant ces heures interminables où nous apprenions les arrêts du Conseil d’État, j’ai croisé Hollande et sa Ségolène à la bibliothèque de Sciences Po, séparément puisqu’ils n’étaient pas encore ensemble, mais à mon insu, avec l’indifférence et le mépris du type qui se demande qui sont ces gens, d’où leur vient leur assurance de parvenus – et ce qu’il fait, lui-même, dans ce tableau. Quand je revois sur les photos de l’époque le visage joufflu et juvénile de François Hollande affligé de lunettes triangulaires à la Jacques Mesrine, celles qui allaient avec les rouflaquettes et le col pelle à tarte, je revois, en vérité, avec lui, une douzaine de ses semblables : cheveux mi-longs, Le Monde sous le coude, des notions sur tout, des certitudes sur rien, aucun talent pour l’essentiel, c’est-à-dire la vie, la vraie, la seule, celle qui consiste à marcher le long des chemins et des ruisseaux, à regarder les autres, à deviner leurs pensées, à soulager leurs peines.

Ces gens-là ne savaient ni dessiner ni jouer de la musique ni regarder un chien qui passe, ils n’aimaient rien ni personne et ils n’avaient pas lu Proust, mais tout leur paraissait également intéressant. Le monde était pour eux un inépuisable sujet d’étude : le son sériel qui fait boum-boum-clac, l’art moderne de l’exposition Pompidou, les bocaux d’urine signés Ben Vautier au palais de Tokyo, les films violents ou malsains comme Soldat bleu ou Orange mécanique, les expériences de toutes sortes. À la fin de leurs phrases, ils ajoutaient toujours : « sur le plan intellectuel ». C’est le seul qui les concernait.

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