[PROFS EN FRANCE] Et une rentrée de faite ! Espérer contre toute espérance…
Élisabeth de Viguerie est professeur certifié de lettres classiques. Elle enseigne depuis 36 ans, dont 30 dans l'enseignement privé sous contrat à Paris. Aujourd'hui, elle exerce dans un collège de province.
La rentrée est faite depuis deux semaines et le fameux classement PISA, publié par l’OCDE le mardi 8 septembre, nous place au 34e rang sur 91 pays ! Déprimant. Cette année, à cause de l'élection présidentielle, résonnent les promesses des candidats : hausse de salaire, réformes des horaires, vœux pieux. Et puis, déjà, le 10 septembre, une institutrice menacée par un père d’élève. Presque habituel. Ce qui est inédit, c‘est que le père est mis en prison aussitôt ! Bientôt apparaîtront les bandeaux d’actualité à la télévision qui viendront annoncer, qui la mort d’un élève tué au couteau, qui celle d’un professeur, placé ensuite au panthéon des victimes de la République. Pauvres de nous, pauvres de nous.
« Mais comment faites-vous ? »
Que faire ? Nous aurions mille raisons de craquer et pourrions demander asile à l’établissement psychiatrique dédié aux enseignants, l’Institut MGEN de la Verrière, à 35 kilomètres de Paris. La société nous fait porter le poids de ses réalités tragiques et nous les supportons toutes. Notre profession est le miroir du monde. Nous, les professeurs de l’ombre, qui n’avons pas voix au chapitre, nous pourrions démissionner, puis changer de métier. En 2023-2024, 2.400 enseignants ont quitté l’Éducation nationale, cinq fois plus qu’il y a dix ans, mais le ministère a refusé quatre ruptures conventionnelles sur cinq.
On entend souvent dire : « Mais comment faites-vous ? » Eh bien, on fait. Envers et contre tout, on y retourne, on donne notre cœur et notre peau à ces jeunes, souvent ingrats et méchants. Et l’on ne perd jamais son temps. Jamais. Comment expliquer que nous sommes toujours nombreux à continuer d’aimer notre métier ?
Nous exerçons ce métier car nous aimons le genre humain, et particulièrement la jeunesse, aussi abîmée soit-elle. Nous avons tous le goût de leur rencontre et de leur fréquentation. D’abord, la jeunesse nous communique ce qu’elle est, sa vitalité, ses blessures, ses joies, et nous permet de rester dans la vie. Nous aimons ce métier, car même s’il nous fatigue, nous use, nous décourage aussi bien souvent, il nous relève aussi. Ce métier nous relève et nous grandit car nous ne pouvons pas tricher avec la jeunesse. Quel que soit l’établissement dans lequel on enseigne - dans beaucoup d’entre eux, on ne peut même plus enseigner, d’ailleurs -, ce métier exige de nous, toujours, une parole belle, une dignité exemplaire.
Comme des funambules, sans filet...
Par-delà les faits divers, au milieu de toutes ces violences quotidiennes, nous croisons tous les ans de belles âmes, et ce métier exige de nous d’avoir le cœur et les yeux grand ouverts. Nous ne portons pas de gilets pare-balles, certes, mais quand le miracle de la transmission s’opère, quelle joie ! L’an dernier, un de mes élèves de troisième, paresseux, errant et qui a déjà l’air vieux, mais aussi très sensible et gentil, m’a confié : « Madame, avec vous, je me sentais apaisé et heureux ! » Si ce garçon a pu connaître quelques instants dans sa vie, quelques moments de grâce, alors merci.
Oui, le prix à payer est grand mais nous sommes obligés, quand l’on enseigne, de prendre soin des vérités les plus élémentaires, de garder le goût du beau, de savoir aimer, et nous vivons notre métier comme des funambules, sans filet, pour l’amour des êtres qui nous sont confiés. Ce métier nous oblige à regarder plus haut, vers le ciel, et nous enseigne l’amour vrai, qui se situe au-delà des folies du monde. Nous devons faire nôtre la devise d’un père abbé bénédictin : Dilatato corde*.
* Traduction : avec le cœur grand ouvert.







































29 commentaires
Excellent article, qui fait bien ressortir que pour tenir dans l’enseignement il faut une bonne dose de force d’âme!
N’oublions pas que la France est en grande crise spirituelle dont les enfants sont les victimes dès leur plus jeune âge. Vivement que tout cela s’inverse.