Houthis : le coup de maître de Bab el-Mandeb

Une coalition internationale s’imposerait pour remettre de l’ordre dans cette région cruciale pour l’économie mondiale.
Capture d'écran France 24
Capture d'écran France 24

Alors que les yeux des opinions publiques occidentales étaient fixés sur les négociations russo-ukrainiennes et sur les commémorations du 11 septembre 2001, les Houthis du Yémen, avec le soutien de leurs alliés iraniens, ont réussi à s’emparer, entre autres, de la ville portuaire de Mokha, qui contrôle le passage entre la mer Rouge et la mer d’Arabie. Jusqu’à présent, ils ne font que menacer les tankers saoudiens qui remontent la mer Rouge, mais les porte-conteneurs qui viennent d’Asie du Sud-Est et vont vers l’Europe pourraient également être menacés.

 

©Wikipédia. La flèche pointe le port de Mokha, emplacement stratégique puisque contrôlant l'accès à la mer Rouge par le détroit de Bab el-Mandeb

Bab el-Mandeb : un détroit stratégique sous-estimé

Depuis la guerre engagée par Israël et les États-Unis contre l'Iran, le 28 février dernier, les yeux sont rivés sur le détroit d’Ormuz. Or, un autre conflit fait rage, depuis 2015, entre les Houthis du Yémen et l’Arabie saoudite. Cette dernière est en effet intervenue à la tête d’une coalition militaire soutenue par les Occidentaux dans une énième guerre civile au Yémen[1] entre le gouvernement officiel et les rebelles houthis d’inspiration zaïdite[2] soutenus par l’Iran. Ne bénéficiant plus de l’aide américaine depuis 2021, date d’arrivée au pouvoir de Joe Biden, l’Arabie saoudite et ses alliés émiriens, soudanais, égyptiens, jordaniens, koweïtiens, bahreïnis, et même qataris pendant deux ans, ont tenté de mettre fin à cette rébellion. Au bilan, un échec à la fois militaire et diplomatique. Soutenus par l’Iran, la Corée du Nord et même le Hezbollah, les Houthis ont réussi, non seulement à tenir tête à la puissante monarchie saoudienne, mais aussi à s’emparer de la capitale Sanaa et à s’installer durablement non loin du détroit de Bab el-Mandeb.

Conscients du risque que font peser les Houthis sur la viabilité de la mer Rouge, les Européens déploient dans cette région une flotte de plusieurs navires de guerre dans le cadre de l’opération Aspides[3], chargée à la fois de protéger le trafic maritime international et de garantir la liberté de navigation. Nul doute que cette opération soit prolongée au-delà du 27 février 2027, comme cela avait été initialement prévu. Les Américains, qui possèdent également, à l’instar des Français, des Allemands et même des Chinois, une base navale en République de Djibouti, n’ont pour l’instant diligenté dans cet espace maritime aucune flotte de manière permanente, ayant plus à faire du côté du détroit d‘Ormuz.

La flotte européenne (NAVFOR[4] Aspides), dont le quartier général est situé à Larissa (en Grèce), n’avait, jusqu'à présent, qu’un rôle purement défensif et dissuasif. Elle ne dispose donc pas de porte-aéronefs et de forces amphibies capables de renvoyer les Houthis d’où ils viennent. Aussi, sur place, seules des opérations aériennes venant d’Israël ou des porte-avions américains pourraient éventuellement soutenir les forces armées saoudiennes, au cas où la situation s’envenimerait. Cette force navale européenne ne comporte que trois ou quatre « navires de guerre de premier rang », c’est-à-dire des frégates multi-missions (FREMM) ou de défense antiaérienne (FDA), en fonction des pays qui la composent, avec des rotations de quatre à six mois. Aujourd’hui, c’est le contre-amiral grec Vasileios Gryparis qui, en tant qu’Operation Commander, commandait depuis Larissa (1.600 à 1.700 kilomètres de la mer Rouge) cette opération jusqu’au 26 juillet dernier, mais qui a repris en « double casquette » les fonctions de Force Commander depuis cette date, succédant ainsi, sur place, au contre-amiral italien Milos Argenton.

Comment contrer les Houthis, aujourd’hui ?

Même si ce n’est pas « notre guerre », c’est-à-dire la guerre des Européens qui se sont depuis le 28 février largement distancés de leur allié américain en guerre contre l'Iran, on se rend compte aujourd’hui, ne serait-ce que par ses conséquences économiques, notamment du prix à la pompe, qu’une coalition internationale s’imposerait pour remettre de l’ordre dans cette région, qui a encore une importance cruciale pour l’économie mondiale.

Les Américains, pour leur part, semblent se satisfaire relativement de la situation qu’ils ont eux-mêmes créée et qui, en cette période de midterms, ne se traduit pas encore en projet d’opération terrestre ou amphibie visant à reconduire les Houthis dans leur pré carré yéménite. Les Saoudiens, dont la valeur militaire au combat paraît aussi très relative, ne pourront pas, seuls, venir définitivement à bout des Houthis, comme ils l’ont déjà montré ces dix dernières années.

Alors, que faire ? Au cours de ces six derniers mois, le président Trump avait déjà plusieurs fois reproché à ses alliés européens de ne pas « l’aider » dans sa politique coercitive à l’égard de l’Iran. Cette fois-ci, les Européens vont être mis au pied du mur, car la mer Rouge est la zone de déploiement actuel de leurs forces navales dont la présence n’a visiblement pas été dissuasive pour des Houthis qui n’ont pas hésité à bloquer le détroit de Bab el-Mandeb qui pourrait devenir, comme il le signifie en arabe, leur propre porte « des lamentations ». Des lamentations, cette fois-ci, européennes, non seulement des opinions publiques, avec un carburant encore plus cher à la pompe, mais aussi celles de leurs gouvernements, qui auront démontré leur impuissance à agir militairement de manière efficace contre les Houthis[5] qui bloquent aujourd’hui l’un des accès vitaux pour leur économie.

Qui est prêt, en Europe, à faire la guerre aux Houthis ?

Focalisés sur leur défense face aux Russes en Ukraine, les Européens ne songeaient pas, jusqu’à aujourd’hui, à s’engager plus fermement au Moyen-Orient. Peu de réactions surviennent face à cette opération éclair des Houthis sur l’un des endroits les plus sensibles pour notre économie. 10 % du commerce mondial empreinte ce détroit. La fermeture de ce « verrou de la mer Rouge » pourrait même « asphyxier » l’industrie française. Alors, la France serait-elle prête à prendre la tête, non plus d’une coalition de « maintien de la paix », mais de « rétablissement de la paix » visant à rouvrir militairement et durablement une voie navale vitale pour notre économie[6], mais aussi pour celle de nos alliés européens ?

Le Charles-de-Gaulle, par exemple, par son déploiement dans la région, serait une démonstration de force à l’égard d’un mouvement qui, lui, n’a pas peur de défier, non seulement les Saoudiens, les Américains et les Israéliens qui leur font la guerre depuis une dizaine d’années, mais aussi les Européens qui se contentent d’une attitude purement défensive. Nul doute que, mis à part un miracle, les Européens devront cesser d’avoir une stratégie militaire uniquement attentiste qui se veut dissuasive et qui ne sert à rien face à des adversaires qui n’hésitent pas à frapper nos intérêts où ils le veulent. Les commémorations du 11 Septembre devraient pourtant nous le rappeler. On ne fait pas la guerre par amitié ou pour défendre uniquement des valeurs, mais surtout pour défendre des intérêts, c’est-à-dire, à terme, le bien-être et la survie de nos populations. Bref, il ne faudrait pas que Bab el-Mandeb devienne la « porte des lamentations européennes » ! D’ailleurs, Donald Trump dit que les Houthis lui auraient demandé de ne pas intervenir. Comme c’est curieux...

 

[1] On se souvient notamment de la guerre civile (1962 à 1968) entre des officiers progressistes du Nord-Yémen, soutenus par l’armée égyptienne et les Soviétiques, et le nouveau roi Mohammed Al-Badr d’obédience zaïdite, soutenu par l’Arabie saoudite, l’armée jordanienne et, du côté occidental, les Américains et les Britanniques, ces derniers encore présents en Oman et au Yémen du Sud (Aden) jusqu’aux années 70.

[2] Branche du chiisme qui ne reconnaît que les quatre premiers imams alîdes (descendants patrilinéaire d’Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet). Les Houthis constituaient 35 % de la population de l’ex-Yémen du Nord.

[3] Aspis signifie « bouclier protecteur », en grec ancien.

[4] NAVFOR : Naval Force.

[5] Les Américains, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Malaisie, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, Israël et le gouvernement officiel de la République du Yémen replié actuellement à Aden considèrent les Houthis comme étant un mouvement terroriste ; pas les Européens. 

[6] Surtout les conteneurs, car les produits pétroliers viennent pour la plupart du port de Yanbu, situé plus au nord en Arabie saoudite. 

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Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

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