L’échec de la France au repose sur deux erreurs essentielles. La première consiste à se dessiner avec une gomme, à se vouloir une république abstraite avant d’être une nation charnelle, à n’être elle-même qu’en se vouant à l’universel. Comme toutes les vieilles nations, la France possède une identité historique et culturelle, simplement plus marquée par la volonté politique d’un État que d’autres. La seconde erreur correspond à l’ignorance de cette priorité politique que Carl Schmitt avait soulignée : la reconnaissance de l’ennemi.

La conscience de son identité, avec ses limites, et la reconnaissance de son ennemi objectif, c’est-à-dire de la menace principale et réelle, sont donc les deux priorités. La politique menée par nos gouvernements au Moyen-Orient a méconnu ces deux principes.

Le printemps arabe et plus précisément la crise syrienne ont, au contraire, vu la France adopter une stratégie ignorant ces principes élémentaires. À l’exception de la position du Président Chirac, en 2003, qui s’est opposé à l’invasion américaine de l’Irak, fondée sur la détention supposée d’armes de destruction massive et sur des liens imaginaires entre le régime de Saddam Hussein et le terrorisme islamiste, notre pays a, une fois de plus, suivi les Anglo-Saxons en montrant parfois, sous Hollande et Macron, une hostilité au régime syrien plus virulente que celle des Américains, notamment lorsqu’il s’agissait de punir les loyalistes pour l’usage soupçonné d’armes chimiques. On ne voit guère, aujourd’hui, à quoi a servi cette posture. Les Russes, qui ont aidé le gouvernement syrien à résister aux islamistes et à restaurer sa souveraineté sur la plus grande partie du territoire, jouent désormais un rôle majeur dans la région et parlent à toutes les parties. La France est, au contraire, marginalisée.

Trois pays de cette région sont en proie à la guerre : le Yémen, où Iran chiite et monarchies arabes sunnites s’affrontent par factions interposées, Syrie et Libye. La France a fourni des armes aux Émirats et à l’Arabie saoudite qui les emploient évidemment contre les rebelles pro-iraniens du Yémen. Mais si l’on excepte l’intérêt économique de ces ventes d’armes pour un pays dont l’industrie a beaucoup reculé, c’est dans les deux autres pays que la France intervient de manière plus politique. La Syrie a été placée sous un mandat français entre 1922 et 1946.

L’intervention française avait entraîné en Libye, dès 2011, la chute de Kadhafi et son assassinat, avec l’explosion du pays entre tribus et milices, livrant celui-ci aux trafics et exposant le Sahel au terrorisme et le sud de l’Europe aux migrations déguisées en demandes d’asile. Et cependant, la France a failli rejouer le même scénario en Syrie ! La solidité plus grande de l’armée syrienne, mais surtout la participation des Russes à la lutte aux côtés de l’État syrien empêchèrent toutefois notre pays de jouer un rôle décisif.

Aujourd’hui, les deux pays connaissent une situation analogue. Ils sont l’un et l’autre contrôlés à 90 % par une armée nationale, avec cette différence qu’en Syrie, c’est celle de l’État reconnu à l’international et qui tient la capitale, et qu’en Libye, la capitale et le gouvernement reconnu par l’ONU, mais dénué de légitimité, ne résistent à l’armée du maréchal Haftar que grâce aux milices « fréristes » de Misrata, épaulées par la Turquie.

Dans les deux cas, en effet, deux États jouent un rôle majeur : la Turquie qui soutient l’expansion de l’islamisme et cherche à retrouver la puissance ottomane ; la Russie, qui au contraire est l’élément stabilisateur qui vise à restaurer des États souverains capables de juguler le terrorisme islamiste et sa propagation – Assad en Syrie, Haftar en Libye offrent cette chance. L’habileté de Vladimir Poutine a su utiliser les difficultés intérieures de la Turquie pour limiter ses prétentions et l’amener à coopérer avec la Russie. Logiquement, l’entente entre deux pays que tout oppose ne peut durer éternellement. Il est temps, pour la France, de prendre conscience que ses intérêts convergent avec la politique russe et sont en tous points opposés à ceux de la Turquie. (À suivre.)

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