Monsieur le président,

Votre assemblée vient d’offrir la possibilité de se marier… à tous ceux qui ne l’utiliseront pas ! Probablement le sens de l’histoire. Mais probablement insuffisant…
Le mariage ? La belle affaire ! Officiellement, il structure la totalité de notre société. Dans les faits, cela fait des lustres qu’il ne structure plus rien du tout et que l’intérêt supérieur de la collectivité ou les revendications légitimes des parents se sont effacés derrière le « droit supérieur des enfants ». Aujourd’hui, c’est bien la filiation qui est au cœur de la société moderne, et non le mariage, qui n’en est au mieux que l’alibi fragile et déclinant.

Chacun connaît les statistiques : environ un mariage sur trois en province débouche sur un divorce, et un sur deux en région parisienne. N’oublions pas, pourtant, que la France a été l’un des rares pays au monde à faire modifier sa Constitution pour y introduire cette notion imbécile et perverse de « principe de précaution » qui est au progrès ce que l’abstinence est à l’amour. Au moindre doute, à la moindre interrogation, on légifère, on renonce, on interdit tout ce qui semble risqué… sauf le mariage ! (Dans un autre domaine, la sécurité nucléaire par exemple, imaginez-vous sérieusement que l’on accepterait non pas le doute, mais la certitude qu’une centrale sur trois explose ?) Bref, si cela vous avait échappé, le mariage est tellement incompatible, dans les faits, avec le principe de précaution qu’il en est tout simplement… anticonstitutionnel !

Ajoutons-y qu’au sein de la petite moitié (ou du gros tiers) qui ne divorce pas, beaucoup ne vivent aujourd’hui en couple que par habitude ou ne s’installent ensemble que « pour voir », comme au poker, avec l’idée qu’en cas de problème, on pourra toujours trouver mieux « sur le marché » (sic). Bien sûr, je connais quelques couples heureux. J’en connais surtout trop qui sont déprimés, fissurés, violents parfois et le plus souvent enferrés dans le mensonge ou dans le déni, entre eux, avec les autres. Beaucoup se drapent ainsi dans leur mauvaise foi. Ils détruisent et abîment en privé ce qu’ils encensent en public. Dans notre société de bisounours, le monde du mariage « pour de vrai » pullule en réalité de mensonges, de renoncements, de rêves brisés, d’histoires impossibles et compliquées, de familles souvent décomposées, parfois recomposées, de maîtresses et d’amants. La théorie nous parle de « monogames séquentiels » ? La pratique (depuis la nuit des temps d’ailleurs…) nous montre surtout des « polygames linéaires »

Et si nous cessions une fois pour toutes cette hypocrisie ? Si nous acceptions de séparer logiquement le contrat « privé » (nos rapports intimes à deux, à trois, à plusieurs, entre sexe opposé ou de même sexe, qui ne sont au fond qu’une question de morale et ne regardent que nous), le contrat public (nos droits et nos devoirs dans l’intérêt de la société et dans le respect de la loi) et le contrat religieux (dans le respect des textes sacrés des différents cultes, qui ne regardent pas la République) ? Si, au lieu de ce pauvre texte sur le mariage, présenté abusivement comme une avancée historique mais qui ne touchera que la minorité d’une minorité (et nous remettra dans la moyenne peu glorieuse des autres pays européens), nous réfléchissions plutôt à un contrat civil véritablement novateur, qui remettrait enfin la théorie de l’amour sur les rails de sa pratique millénaire ?

Tant qu’à se risquer dans une impasse, autant le faire avec panache, et ne jamais se priver, surtout, d’en sortir par le haut. Alors, au lieu de la vomir, posons plutôt ouvertement, lucidement, la question de la polygamie. Posons-là simplement avec un préalable capital : celui de la réciprocité hommes-femmes.

Beaucoup de sociétés et non des moindres ont déjà fait le premier pas en permettant à un homme d’avoir plusieurs épouses (polygynie). Beaucoup de mes amis africains et asiatiques m’en vantent depuis longtemps les mérites, individuels et collectifs. Ouvrons enfin aux femmes le droit d’avoir plusieurs maris (polyandrie). Franchissons ainsi une nouvelle étape, autrement plus symbolique, dans la longue marche vers l’égalité hommes-femmes.

Un premier pas a déjà été franchi avec le mariage homosexuel et la déconnexion de facto de la cellule familiale de base d’un côté et du lien biologique de reproduction naturelle de l’autre. Mais pourquoi donc, aujourd’hui, se limiter à une cellule sociale de deux membres ? Pourquoi graver ainsi le couple et ce chiffre arbitraire de « 2 » dans le marbre ? Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué mais, sous prétexte de réduire les inégalités, le texte que vous venez d’adopter creuse une inégalité plus grande encore entre l’idée d’un « couple » désormais sanctuarisé (pourquoi ?) et ceux qui préfèrent décidément vivre seul (même fiscalement matraqués)… ou à plusieurs (même moralement honnis).

Comme dans le cas du mariage homosexuel, la polygamie, une fois autorisée, resterait probablement minoritaire. Elle ouvrirait pourtant la voie à des champs d’expérimentation nouveaux et rafraîchissants. La société respirerait mieux. Une France polygame serait exactement la même qu’aujourd’hui, l’hypocrisie en moins, ce qui serait déjà beaucoup. Un exemple concret, d’ailleurs, ne nous a-t-il pas déjà été donné au plus haut niveau de l’État par un ancien président de la République (socialiste…) ?

À court terme, je sais bien que cette proposition me vaudra des tombereaux d’insultes et d’incompréhensions. Je les accepte d’emblée avec le sourire. « Un célibataire ose donc nous parler de mariage ! » Mais le pape nous parle bien d’amour, la Suisse a bien une marine et la France un ministre des Finances !

À plus long terme, je prends même ici le pari que l’idée de la polygamie fera son chemin, moderne et non plus rétrograde. Dans ce monde de dogmes chancelants, de « non-dit-non-assumé », je ne vois pour ma part d’autre courage que celui de la lucidité. Un proverbe américain affiché au dessus de mon bureau me le rappelle tous les matins : « Quand rien ne marche, essayez la vérité ! » Chiche ?

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