Au sens propre comme au figuré se profile à Athènes l’immense silhouette de Míkis Theodorákis, sans doute le Grec contemporain le plus connu dans le monde. Son œuvre titanesque s’identifie, du plus profond de lui-même, quasi charnellement, viscéralement, à sa terre natale et à son peuple qu’il défend bec et ongles, en ces temps de vent mauvais. Certes, Theodorákis s’aventure volontiers sur le terrain politique. Certains diront même qu’une grande part de sa notoriété est redevable au régime des colonels d’opérette dont il dénonça, réfugié à , les atteintes à la démocratie. Mais Theodorákis doit sans conteste sa popularité à son génie musical, révélé lors de son second exil parisien avec la composition du Canto General qui, aux côtés de Zorba le Grec et d’Axion Esti, le rendra mondialement célèbre. En revanche, lorsque le compositeur travaille sur commande – il faut bien vivre –, cela ne vaut pas tripette, comme l’hymne du PS qu’il avait composé pour le congrès de Nantes. Un hymne qui, à l’image de son commanditaire, ne passera pas à la postérité.

Il y a quelques années, dans le petit avion d’Olympic Air qui relie Athènes à l’île de Céphalonie, le hasard de l’attribution des sièges nous avait placés côte à côte. Míkis Théodorakis retournait sur l’île de son enfance, où sa baguette magique allait mettre le feu au stade de Céphalonie, enchaînant mélopées anciennes, sirtakis endiablés et psalmodies nostalgiques. Un programme un peu fourre-tout à mon goût, qui donnait à penser qu’il ne se renouvelait guère, qu’il se plagiait parfois lui-même, lorsqu’il ne cédait pas à la facilité d’une certaine world music grecque… Loukoum pour touristes ? osais-je lui demander. Le maître leva les bras au ciel : « Si ma musique peut parfois donner cette impression, si elle est universelle comme vous dites, elle est avant tout enracinée dans l’âme grecque. Mes détracteurs m’en veulent plus sur le plan personnel et politique que musical. Ils mélangent art et polémiques… »

La polémique, il faut croire qu’il aime ça… Elle le rattrapa l’année dernière, féroce, sournoise dans ses allégations, lorsque Theodorákis mit en cause le lobby sioniste américain qu’il accusa ouvertement, et sans mâcher ses mots, d’être « derrière la crise mondiale qui a aussi touché la ». Ses propos jugés au mieux sulfureux et antisémites firent débat, notamment en France et en Israël, sur la question restée pendante : jusqu’où peut aller la critique, même excessive, du lobby juif et où commence l’antisémitisme ?

Politiquement, Theodorákis, comme beaucoup de Grecs après-guerre, sera de tous les combats, du Parti communiste au centre droit dont il porta les couleurs au Parlement européen. Inclassable plus que jamais sur l’échiquier politique, le compositeur ne cesse d’être la cible d’attaques venant de tous les côtés. La droite le soupçonne d’être un dangereux communiste, la gauche voit en lui un social-traître. La classe politique et les intellectuels encartés lui en veulent de ne pas savoir se taire, de déroger à l’image traditionnelle de l’artiste militant docile dont on attend tout au plus une caution, un soutien indéfectible. Imprévisible dans ses colères comme dans ses coups de cœur, Míkis – malgré ses 88 ans et une santé chancelante – était jusqu’à ces dernières semaines de toutes les manifestations et de tous les combats contre la Troïka européenne. Tel Démosthène sur l’agora antique, il lui dénie « le droit de mutiler et de détrousser à son gré tous les Grecs », appelant les peuples d’ à la désobéissance civile et à l’insoumission car, estime-t-il, il faut « résister au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en tiers monde. […] Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour… »

16 décembre 2013

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