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Armées - Coronavirus - Editoriaux - Politique - Santé - 17 mars 2020

La politique, une chose trop grave pour être confiée à des politiciens ?

On connaît l’aphorisme du député Clemenceau en 1887 : « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires. » Or, de graves carences et dérives actuelles d’une gouvernance mondialisée semblent indiquer que la politique est désormais une chose trop grave pour être confiée à des politiciens – quand ceux-ci n’ont pas l’envergure requise.

Il est vrai que la guerre est une chose éminemment politique, sa « continuation par d’autres moyens », dixit Clausewitz . Or, on a abusé de cette sentence dépréciative péremptoire pour disqualifier les militaires en général, dont l’envergure politique de certains s’est pourtant révélée salutaire dans des situations exceptionnelles (de Gaulle, Churchill, Eisenhower et d’autres) face à des politiciens incompétents, aveuglés par l’idéologie et l’ambition personnelle (la liste serait trop longue).

On connaît la défiance instinctive des politiques envers les militaires depuis l’affaire Dreyfus et les épisodes insurrectionnels des guerres de décolonisation. Mais, à la différence d’autres pays notamment européens, la France moderne n’a jamais succombé à une « dictature des colonels » ni à un « putsch des généraux », et les rares militaires qui ont percé en politique, caporal allemand ou général espagnol, n’ont pas fait école. La défiance est, d’ailleurs, réciproque quand le politique instrumentalise le militaire sans assumer ses responsabilités. La menace de guerre totale ayant atteint ses limites dissuasives avec l’arme nucléaire, les rapports de force entre États ont pris des formes plus économiques et financières, donnant raison au philosophe visionnaire Michel Foucault qui avait inversé la proposition de Clausewitz en « C’est la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens »[1]

Or, la stratégie ne s’apprend pas sur les bancs des écoles, encore moins dans les cabinets de communication. Cette aptitude se révèle, ou se dément, en situation réelle de crise, quand le recours patho(s)logique à la communication doit laisser la place à l’action réfléchie et déterminée. Quand on confie la présidence de la France à un jeune financier beau parleur mais inexpérimenté et autoréférencé, sans vision sociétale ni programme politique, on a la situation actuelle de flottement généralisé, soumise à la girouette des circonstances et à une opinion publique versatile dont il suit les caprices par anticipation . Pire : on ouvre la porte à tous les virus idéologiques en quête de milieux de propagation.

Car cette génération de dirigeants enfermés dans des bulles technocratiques sont de moins en moins reliés aux racines de leurs pays, sont déconnectés des réalités du terrain et dépassés par les crises planétaires de nature économique, écologique ou épidémiologique. La fonction présidentielle étant ouverte à toute origine socioprofessionnelle (pour ne pas dire à n’importe qui), il est temps d’en envisager l’accès, par évolution culturelle, à d’anciens militaires chevronnés et méritants qui pourraient réconcilier les citoyens avec la politique, par des valeurs et des pratiques plus affirmées sans être autoritaires, plus vertueuses sans être rétrogrades, plus efficaces sans sacrifier l’être humain ni son environnement à des projets démiurgiques.

Gageons, en effet, que chaque génération, sinon promotion, de militaires compte, dans ses rangs, au moins un « homme de la situation », homme ou femme dont le potentiel politique répond aux exigences de son époque, dans son pays parmi d’autres. Car selon l’adage controversé selon lequel « c’est l’Histoire qui fait les hommes », qu’on préférera à l’inverse qui a donné les pires dictateurs et imposteurs, les grandes figures historiques ne se seraient probablement pas révélées en dehors de circonstances exceptionnelles. Les gens se connaissent au sein des institutions et des promotions, et des noms connus pourraient convenir à notre époque. À condition de sortir des tactiques carriéristes qui se cantonnent à la question des moyens pour assouvir une faim de pouvoir, au profit d’une stratégie qui pose la question des fins et des devoirs.

Emmanuel Macron a déjà épuisé l’astuce, connue, des deux lettres. Ses mises en scène liturgiques d’une religion civile ne suffisent plus et créent davantage de confusion que de cohésion ; il est temps de passer la main à plus qualifié pour, malgré sa vue historique basse, partir la tête haute au regard de l’Histoire.

Enfin, il est temps que la fonction hyperprésidentielle de la Ve République, au costume trop grand pour un seul individu, fasse davantage de place à la société civile, aux corps intermédiaires et aux collectivités locales, avec les moyens nécessaires.

[1] https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01936583/document

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