Je veux bien croire que la belle ville de Bordeaux, avant même l’élection de son maire écologiste, n’était pas à l’abri de la délinquance et de la criminalité. Mais il semble que les transgressions de toutes sortes sortes se soient multipliées, sans véritable réaction, depuis Pierre Hurmic.

Non pas que celui-ci soit dénué de talent et d’aptitude à l’argumentation. Lors du débat organisé par Sud Radio, juste avant l’élection, avec chacun des trois candidats principaux (dont Philippe Poutou), Pierre Hurmic m’avait semblé le plus convaincant dans l’exercice. La réalité a confirmé cette impression.

Pour ce qui apparaît aux yeux de beaucoup comme une forme de mansuétude, voire de passivité, à l’égard des infractions faisant entrer Bordeaux dans une nouvelle ère déplorable, on peut se demander si le maire est amolli par sa vision écologique, sa pensée de gauche ou sa profession d’avocat. Une trinité qui, de fait, est susceptible d’engendrer des effets laxistes !

Ce n’est pas sur ce plan que je voulais donner tort à Pierre Hurmic, mais à cause de la contradiction qu’il apporte à un propos de qu’il a connu et qu’il admire.

Ce point me touche d’autant plus que Jacques Ellul fait partie des intelligences libres et créatrices, infiniment stimulantes et heureusement provocatrices, qui m’ont le plus marqué. Ses livres, ne recherchant pas le paradoxe pour le paradoxe et imprégnés de la foi protestante et rigoureuse de leur auteur, savaient décaper l’Histoire, le réel, la société, les pièges de la technique et les ruses de la modernité avec une incomparable force de conviction et une originalité que le fil du temps n’a pas rendu caduques.

Pierre Hurmic, citant Jacques Ellul : « Exister, c’est résister », souligne que « paradoxalement il déconseillait à ses étudiants de faire de la politique » et que, donc, lui-même « était un disciple désobéissant » (Le Canard enchaîné).

C’est sur ce plan qui est loin d’être dérisoire que je rejoins Jacques Ellul contre le point de vue de Pierre Hurmic. Celui-ci a l’air de considérer que rajouter la politique à l’obligation de résistance donnerait plus de force, de plénitude et de légitimité à cette exigence. Je crois précisément l’inverse.

« Exister, c’est résister » (l’une de mes deux devises, souvent répétées, mettait en exergue, dans une grande proximité de sens, que « exister, c’est insister ») est une injonction infiniment plus riche et profonde puisque, au lieu de rechercher une incarnation politique qui la spécialiserait et la banaliserait, elle se rapporte à une règle de vie, à l’ancrage de cette incitation dans la personnalité même, dont la politique ne serait que l’un des dérivés annexes.

Je conçois la raison pour laquelle Pierre Hurmic s’est opposé au conseil de Jacques Ellul puisque sa passion singulière pour la politique l’a conduit à restreindre, pour son seul champ, la définition de ce splendide avertissement moral. Il l’a réduit alors qu’il est riche d’une universalité susceptible d’enrichir tous les destins dans leurs tréfonds.

Pour ma part, j’espère ne pas me surestimer quand j’affirme avoir tenté de placer toutes les passions fondamentales de mon être sous la lumière de ce précepte.

J’admets volontiers que mon dissentiment avec Pierre Hurmic sur son interprétation est moins préoccupant que celui qui me fait douter de la vigueur de son approche pénale pour la sécurité de Bordeaux, mais je le remercie toutefois pour m’avoir offert ce plaisir : dire du bien du remarquable, et trop oublié, Jacques Ellul.

Extrait de : Justice au Singulier

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