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Editoriaux - Histoire - Politique - Presse - 5 juillet 2016

Elie Wiesel, plus que l’ombre d’un doute

Sur Boulevard Voltaire, notre confrère Henri Saint-Amand écrit, à propos d’ : « Nul ne peut contester à cet Américain d’origine roumaine une certaine stature morale, une grandeur d’âme qui pourrait servir de modèle à beaucoup d’hommes politiques. » Remarquez que la formule est encore modeste à côté des superlatifs généralement employés pour qualifier ce survivant d’Auschwitz. Obama disait même de lui qu’il était « la conscience du monde », rien que ça. Pas étonnant qu’avec de tels sponsors, Elie Wiesel soit ce qu’on appelle dans le milieu journalistique un intouchable, notamment en France où la liberté d’expression n’est plus qu’un lointain souvenir.

On doit à l’écrivain suisse Amiel (1821-1881) cette jolie formule : « L’humanité ne commence dans l’homme qu’avec le désintéressement. » Formule qui m’inspire cette question : Elie Wiesel était-il désintéressé ? Il y a quelques années, je fus surpris d’apprendre qu’il comptait parmi les victimes de l’escroc Madoff, à hauteur de quinze millions de dollars au titre de sa fondation, et au moins autant (la presse spécialisée évoque même le chiffre de vingt-deux millions) sur son propre compte. Une telle fortune amassée de son vivant est-elle compatible avec un caractère désintéressé ? C’est à chacun de se faire une opinion. Je me bornerai juste à signaler que Madoff n’avait pas pignon sur rue, ce qui n’est pas particulièrement un gage de sécurité, mais qu’en revanche, il avait la réputation de faire gagner beaucoup d’argent à ses clients. À noter, aussi, qu’une fondation caritative ne dépose jamais sa trésorerie dans un fonds spéculatif ; inutile d’expliquer pourquoi. Voilà qui, à mon sens, répond à la question.

Wiesel peut-il, aussi, prétendre au statut de conscience universelle ? À moins de réduire l’univers au peuple juif, j’en doute. Lorsque l’idée d’un musée à la mémoire de l’Holocauste (United States Holocaust Memorial Museum, 1979) fut lancée, il fut à un moment question de savoir si le musée devait intégrer le témoignage des souffrances subies par les non-juifs. Or, Elie Wiesel, qui devait en prendre la direction, refusa catégoriquement, arguant que cela aurait été une falsification de l’Histoire (sic) et une tentative pour dérober au peuple juif son martyre. Quelques années plus tard, en 1984 très exactement, l’historien Howard Zinn, qui enseignait à Boston tout comme Elie Wiesel, eut ce commentaire : “La mémoire de l’Holocauste ne doit pas être confinée derrière des barbelés, mais au contraire élargie car s’il est un sens à donner au souvenir de cette tragédie, ce n’est que dans la perspective d’éviter qu’elle se reproduise, ici ou ailleurs, demain ou dans un futur lointain.” C’était pile dix ans avant la tragédie du Rwanda.

Elie Wiesel est un survivant de la Shoah et toute son œuvre a tourné autour de cette expérience douloureuse. C’est beaucoup et peu en même temps puisque – il le reconnaît lui-même – sa survie fut providentielle. Certaines personnes ont mis en doute la véracité même de son témoignage. C’est un terrain sur lequel je ne m’aventurerai pas. En revanche, lorsque je parcours cette trajectoire prodigieuse qui l’a conduit de la rédaction du manuscrit de La Nuit aux bureaux rutilants de Bernard Madoff, une image me vient à l’esprit : celle de ce prospecteur d’or, incarné par Humphrey Bogart, qui découvre un filon et l’exploite jusqu’à l’épuisement avant de voir son butin disparaître en un clin d’œil, dispersé par le vent.

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