Le 15 novembre prochain, cela fera six mois, jour pour jour, qu’ aura été nommé Premier ministre. Un semestre dans l’enfer de Matignon et le premier “témoin d’usure”, pour reprendre l’expression popularisée par l’entourage du Président au sujet de la Légion d’honneur, sera octroyé à celui qui était, il y a encore peu, totalement inconnu de l’immense majorité des Français. Ce « témoin d’usure », c’est la plaque de grand-croix dans l’ordre national du Mérite.

Et la presse de rebondir sur l’événement, trois jours à peine après qu’Emmanuel Macron a annoncé que la Légion d’honneur allait être accordée avec plus de parcimonie et qu’il en serait fini des attributions de décorations au seul titre qu’on a occupé une fonction. L’Express, qui ne doit pas avoir grand-chose à se mettre sous la dent, élucubre : “Le Premier ministre est passé entre les mailles du filet, ce qui témoigne peut-être de la volonté du président de la République de ménager un Édouard Philippe en quête d’assise .”

Cette même presse, qui semblait se réjouir de cette belle mesure macronienne, a, du reste, totalement oublié de rappeler qu’une des premières distributions de Légion d’honneur ès qualités d’Emmanuel Macron a concerné Bernard Cazeneuve le 14 juillet dernier, nommé directement commandeur dans notre premier ordre, ce dernier n’ayant été Premier ministre que cinq mois et quatre jours…

C’est Valéry Giscard d’Estaing, par un décret du 24 décembre 1974, qui décida que les Premiers ministres, après six mois d’exercice, seraient élevés à la dignité de grand-croix dans l’ordre national du Mérite, cet ordre créé en 1963 par le général , justement pour lutter contre l’ dans l’attribution de rubans rouges.

Pourquoi cette décision ? Des raisons protocolaires évidentes. Car, après tout, le premier des décorés de , non pas au titre de son mérite mais d’une élection, n’est-il pas le président de la République lui-même ? Grand maître des ordres de la Légion d’honneur et du Mérite, il est de droit grand-croix dans chacun de ces ordres. Dans un savant dégradé, il n’y a donc rien de choquant que celui qui occupe la seconde place dans l’ordre protocolaire de l’État, conduit la politique de la France et, à ce titre, est appelé à se rendre à l’étranger et donc à recevoir des distinctions honorifiques, soit ainsi revêtu du cordon bleu. C’est le rang de la France, plus que la petite personne du Premier ministre, qui est en jeu. La décision du Président Giscard d’Estaing avait peut-être aussi une raison plus politique : se concilier un Jacques Chirac, alors Premier ministre, qui venait de s’emparer de l’UDR (l’ancêtre des LR) et allait vite devenir envahissant. Mais ça, c’est une autre histoire…

Signalons, par ailleurs, que, tout logiquement, les ministres de l’Éducation, de la Culture et de l’Agriculture sont ex officio et respectivement commandeurs dans les ordres des Palmes académiques, des Arts et des Lettres, du Mérite agricole, ces trois ordres ministériels ne comptant que trois grades (chevalier, officier et commandeur).

On devrait aussi se souvenir qu’au tout début de la Légion d’honneur (créée en 1802), l’empereur Napoléon nomma près d’une cinquantaine de grands aigles (l’appellation, à l’époque, des grands-croix) le 13 pluviôse de l’an XIII (2 février 1805). Dans cette promotion, on y trouvait Bernadotte, Berthier, Bessières, Joseph et Louis Bonaparte, Davout, Lannes, Fouché, Fesch, Junot, Lannes, Murat, Soult, etc. Il est évident que ces personnages accédèrent directement à cette dignité sans être passés par les grades intermédiaires.

Édouard Philippe tiendra-t-il deux ans pour obtenir le second témoin d’usure de Matignon, c’est-à-dire la plaque de grand officier de la Légion d’honneur ? L’histoire nous le dira… Dans l’ordre des vanités, rappelons que c’est Nicolas Sarkozy qui décida, par décret de 2008, de cette nouvelle disposition pour les anciens Premiers ministres. Dominique de Villepin rata donc d’une quinzaine de jours le précieux crachat. Les mauvaises langues disent que ce ne fut pas un hasard…

4 novembre 2017

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