Affaire Lyhanna : ces ministres qui ne savent pas démissionner

En France, la démission pour faute personnelle demeure la règle, la faute collective l'exception.
Capture d'écran TF1
Capture d'écran TF1

L’affaire Lyhanna a relancé un débat ancien sur la responsabilité politique en France. En effet, lorsque l’on a appris que le principal suspect avait déjà fait l’objet de plusieurs signalements et procédures impliquant des mineurs, la question des défaillances de l’institution judiciaire s’est imposée au cœur du débat public. Dans ce contexte, plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Marion Maréchal, Jordan Bardella ou encore Mathilde Panot, ont demandé la démission du garde des Sceaux Gérald Darmanin.

Face à la polémique, le ministre de la Justice a présenté ses excuses tout en refusant de tirer les conséquences politiques de cet échec. Une attitude qui rappelle l'insupportable formule du « responsable mais pas coupable », devenue au fil des décennies le symbole d'une responsabilité politique sans sanction, au point d'être parodiée par Les Inconnus dans leur célèbre sketch Le Jeu de la vérité vraie.

Darmanin assume la responsabilité mais refuse la démission

Le 5 juin 2026, Gérald Darmanin a reconnu publiquement les défaillances de la Justice dans le traitement des plaintes visant le principal suspect. « Nous avons failli », a-t-il déclaré, sur TF1, avant de présenter « ses excuses au nom de la Justice » à la famille de Lyhanna.

Il a également qualifié l’affaire d’« immense » et de « terrible échec de l’action de l’État ». Pour autant, face à cette avalanche de mea culpa, le ministre a rejeté toute idée de démission. Selon lui, la question de son maintien ne se poserait que s’il refusait d’assumer sa responsabilité. Sa position repose sur une distinction classique du droit public français entre la responsabilité politique d’un ministre et la faute personnelle directement imputable à celui-ci. En d’autres termes, il reconnaît une défaillance de l’institution qu’il dirige sans considérer avoir commis lui-même une faute justifiant son départ.

L’héritage du « responsable mais pas coupable »

Cette logique renvoie alors inévitablement à l’affaire du sang contaminé au cours de laquelle, en novembre 1991, l’ancien ministre des Affaires sociales Georgina Dufoix prononça devant les caméras cette phrase appelée à devenir célèbre : « Je me sens profondément responsable ; pour autant, je ne me sens pas coupable. » Une formule critiquée par beaucoup mais qui n’empêcha pas la Cour de justice de la République de relaxer Georgina Dufoix en 1999, considérant qu’aucune faute pénale personnelle ne pouvait lui être reprochée. La distinction entre responsabilité politique et culpabilité juridique se trouvait ainsi consacrée par la Justice elle-même.

Cependant, sous l’Ancien Régime, la responsabilité des serviteurs de l’État pouvait être extrêmement sévère. Dans un article publié en 2014 concernant l’affaire Louvois, notre cher confrère Georges Michel rappelait une formule attribuée à Louvois, adressée au directeur général des vivres de Grenoble dans le cadre de la préparation d’une campagne militaire de Louis XIV : « Il me faut au 1er avril 30.000 sacs de farine dans les magasins de Pignerol et votre tête en répond. » Par ces mots simples et clairs, « votre tête », le directeur général des vivres de Grenoble comprenait qu’il serait jugé responsable et tenu pour coupable si ses devoirs n’étaient pas respectés, quoi qu’il arrive, quelles que soient les excuses trouvées. Aujourd’hui, à l’inverse, l’État tend à diluer les responsabilités dans la complexité administrative. Les ministres, qu’importe les appréciations portées sur leur bilan, et à l’instar des juges en France, savent qu’ils ne risquent rien.

La tradition de la démission par faute personnelle

L’histoire politique française montre que notre nation a pris certaines habitudes et que les démissions ministérielles interviennent principalement lorsqu’une faute personnelle, un scandale financier ou une mise en cause judiciaire touchent directement le ministre concerné, et non le bilan de l’administration dont il a la charge.

Bruno Le Roux quitte ainsi le ministère de l’Intérieur le 21 mars 2017 après les révélations sur l’emploi de ses filles comme collaboratrices parlementaires. Jérôme Cahuzac démissionne le 19 mars 2013 en raison des soupçons de fraude fiscale. Thomas Thévenoud quitte le gouvernement dès septembre 2014 pour ses problèmes avec l’administration fiscale. Dominique Strauss-Kahn, Gérard Longuet, Michel Roussin, Alain Carignon, Bernard Tapie ou encore Pierre Bédier ont également quitté leurs fonctions à la suite d'affaires personnelles ou judiciaires. La pratique n'est d'ailleurs pas nouvelle : sous la IIIe République, les scandales de Panama et du trafic des décorations avaient déjà conduit plusieurs membres du gouvernement à démissionner.

Une exception française

Pourtant, dans plusieurs démocraties européennes, la responsabilité ministérielle peut conduire à une démission, même en l’absence de faute personnelle. La culture politique y valorise davantage l’idée selon laquelle un ministre doit assumer moralement les conséquences des défaillances de son administration.

La Lettonie en a fourni un exemple récent, flagrant et magistral, lorsqu’en mai 2026, le ministre de la Défense, Andris Sprūds, a démissionné de ses fonctions après des intrusions répétées de drones sur le territoire letton, alors même qu’aucune faute personnelle directe n’était démontrée. Cette conception repose simplement sur une responsabilité institutionnelle plus exigeante que celle que l’on observe en France.

L’affaire Lyhanna rappelle ainsi un débat récurrent de la vie publique française. Elle pose la question de la responsabilité des ministres, mais également celle du président de la République, régulièrement appelé à démissionner. Ainsi, à mesure que s’est imposée la distinction entre responsabilité et culpabilité, c’est une certaine conception de l’honneur politique qui semble s’être effacée. Or, dans de nombreuses démocraties, la grandeur d’un gouvernant ne se mesure pas seulement à ses succès, mais aussi à sa capacité à assumer les échecs de l’institution qu’il dirige.

Picture of Eric de Mascureau
Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

60 commentaires

  1. Ce qui extraordinaire dans cette histoire c’est que le garde des sceaux vient nous expliquer benoîtement que finalement sa fonction ne sert à rien. Je n’ai aucun pouvoir sur le fonctionnement de la justice et quand je rédige une directive, très générale car je n’ai pas le droit d.être plus directif, on n’en tient pas compte. Donc…je suis inutile et du coup coupable de rien. Et c’est aujourd’hui qu’il s’en rend compte? Et pourtant il a accepté le poste! Si au moins il avait essayé de remédier à cet état de fait scandaleux , mais non rien du tout. Il faut une refonte totale de cette fonction régalienne et un nouveau code de procédures pénales, encadrer les juges avec une redéfinition de leur rôle remiser la harangue baudot au musée des horreurs socialistes.

  2. 1) En 1910, Charles Péguy écrivait:  » Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.  » Or, en matière de justice, certains faits sont systématiquement censurés: soumettez un projet d’article à la rédaction d’un site juridique, il sera refusé.

    2) Vous raisonnez en mode  » justice 24 carats « : 99,99 % de justice pénale, et 0,01 % de justice civile. Or, le vrai ratio est 60 % pour la justice civile, et de 40 % pour la justice pénale.

    3) Jusqu’en 2011, la justice du deuxième degré (Cours d’appel) était gérée par 444 avoués pour toute la France: formation accélérée à la procédure des magistrats (qui « se tenaient à carreaux ! »); postulation obligatoire en matière civile, postulation facultative en matière pénale. Délai moyen d’audiencement: 9 mois (au-delà d’un an, le dossier était rappelé mensuellement). Frais de l’avoué, intégralement à la charge perdante; pour la partie gagnante, la prestation de son avoué était gratuite. 60 % des dossiers étaient traités à perte, 30 % à prix de revient, les 10 % restants compensant le reste. L’instruction, conclusions comprises, était exclusivement le fait des avoués, le dossier étant donné prêt à plaider à l’avocat.

    4) En 2012, les 444 avoués ont été expropriés quasi sans indemnité, et remplacés par 77.958 avocats, rémunérés en honoraires (donc par leurs clients); le délai d’audiencement est passé de 9 mois, à 5-6 ans.

    5) Surtout, à l’instar de la Nouvelle Calédonie, la responsabilité civile professionnelle des avocats est devenue un risque systémique: assistez à l’assemblée générale de n’importe quel barreau, le bâtonnier relate les derniers développements avant résiliation de la Compagnie MMA. Lorsque j’ai interpellé le Premier Président de la Cour de cassation, devant 300 étudiants, il s’est écrié:  » J’espère bien ne jamais me trouver dans cette situation! « 

  3. Non à la démission de Darmanin. Il est probable qu’avec un premier ministre centriste, otage des socialistes, le prochain soit bien pire. De plus, il me semble que réclamer la démission du ministre c’est allumer un contre-feu pour atténuer la responsabilité des juges. Il faut, au contraire, que le ministère de la justice, actuellement trop impuissant face aux juges, reprenne la main. Les sanctions disciplinaires ne doivent pas être seulement théoriques et abstraites.

  4. Demissionner !!! pourquoi lui plus que les autres, ils sont tous archi nul, le chef policier, le chef magistrat, le chef de l’éducation, le chef de la santé, le chef de l’industrie, le chef des finances, le chef des affaires avec l’étranger, le chef de l’Élysée, le chef…….Etc !!!!!!

  5. Ça y est dans un grand élan de courage, Dardmalin a pose sa démission sur le bureau de le cornu ..qui l’a refusee;)! What a surprise! Comme dirait freluquet 1er..for shure..

  6. Si c’est pour échanger Darmanin par un Dupont-Moretti, une Belloubet ou une Taubira, autant garder Darmanin, il a au moins le mérite de mettre, un peu tard, les pieds dans le plat et d’embarrasser cette corporation qui se croit au dessus de tout, l’Etat de Droit et ses acteurs en soutane laïcarde et républicaine !. La démission qu’il faut exiger, c’est celle du Chef de cet orchestre cacophonique..Emmanuel Macron ! Le maitre d’œuvre réel de toute la déliquescence de la France, que le Front dit-républicain a fait réélire, et qui lâche maintenant sa meute, orchestre la curée, contre un des intermittents, en continuant de nier la responsabilité totale et entière de celui qui nous a conduit à ce niveau d’irresponsabilité crasse, le Réalisateur, Macron ! On se trompe de cible pour que le spectacle continue, avec les mêmes !

  7. C’est M. Macron et absolument tout le gouvernement qui, sans façon, doivent immédiatement démissionner.

  8. Un ministre de la justice qui fut accusé pour des harcèlements sexuels et qui est chargé de défendre les Français contre des prédateurs sexuels ….

  9. Non seulement les ministres qui ne savent rien faire comme on sait, en cas de démission, se recasent ou sont recasés ailleurs avec un meilleur salaire. On va retrouver Macron à l’UERSS ou à l’ ONUL, pour eux peu importe, du moment qu’on est « nominé »…

  10. Darmanin sait comment dissoudre une association qui ne lui plait pas, mais il ne sait pas comment faire pour démissionner…

  11. Le pelurnichard de la macronnie ,accroché a son siège comme la moule sur son rocher ,ça n’est jamais responsable de rien?? mais a quoi peut-il bien servir,quand il;était a l’intérieur il allait participer a des célébrations en Algérie et a la justice ,il cherche qui n’a pas fait quoi??? curieuse occupation a tout le moins ?

Commentaires fermés.

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

Que les familles des victimes parlent est très compliqué pour le gouvernement
Gabrielle Cluzel sur CNews
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois