[AU TRIBUNAL] Au procès du pire naufrage de migrants, le récit glaçant des survivants
C’est un bateau de pêche naviguant au large de Calais qui avait donné l’alerte. Le 24 novembre 2021, vers 14 heures, ce dernier signalait au centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) la présence de plusieurs corps flottant, à une vingtaine de kilomètres des côtes. À bord du Flamant, la Marine nationale rejoignait en quelques minutes ce qu’elle allait découvrir être un véritable cimetière flottant : aux abords d’une « embarcation dégonflée et repliée sur elle-même », des dizaines de cadavres, hommes, femmes et enfants. Les victimes : 31 migrants, principalement originaires de la ville de Souleimaniye, au Kurdistan irakien, mais aussi d’Iran, d’Égypte, d’Afghanistan, d’Éthiopie, de Somalie ou encore du Vietnam. Les plus âgés ont 46 ans ; le plus jeune, né en 2014, n’a que sept ans.
« L’eau était très froide, on entendait les sanglots »
« Le matin, avec les premières lueurs du jour, j’ai pu voir comment tout le monde était immobile. Toutes les femmes et les enfants avaient péri. » Mohammed I.O. est l’un des deux seuls survivants de cette nuit infernale. Trop marqué par l’horreur vue et vécue, il n’a pas trouvé la force, ce mardi 8 septembre, de se rendre à l’ouverture du procès qui doit juger quatorze personnes soupçonnées d’avoir concouru au drame le plus meurtrier des traversées irrégulières de la Manche. Peut-être viendra-t-il plus tard. En attendant, la présidente lit pour lui les déclarations du rescapé qui a vu périr autour de lui 31 de ses compagnons d’infortune.
« Nous avons navigué deux heures avec le bateau, puis il a basculé et a commencé à se remplir d’eau. Il a commencé à couler et on s’est accrochés sur les bords. On avait tous des gilets mais les gens ont quand même coulé, l’eau était très froide. »
Pour quelques familles de victimes présentes dans la salle, le récit est insoutenable, mais la présidente continue sa lecture : « On entendait les sanglots, les femmes qui criaient et pleuraient, on essayait surtout de sauver les enfants, il faisait très froid. On ne pouvait pas aider les personnes qui se noyaient à côté, sinon on coulait avec. »
Les passeurs au cœur du procès
Quelques heures plus tôt, ils avaient pris la mer, aux alentours de 22 h 30, sur l’une de ces petites embarcations gonflables, les small boats, qui, depuis 2018, traversent en continu la Manche, de la France au Royaume-Uni. À leur bord, bien trop de « candidats à l’exil » prêts à braver tous les dangers pour gagner clandestinement les côtes britanniques.
Celui sur lequel Mohammed et trente-deux autres personnes ont embarqué, le 23 novembre, mesurait 6,80 mètres de long pour 2,10 mètres de large, réduits à 1,20 mètre entre les flotteurs latéraux, une fois ces derniers gonflés. « Assemblé par des moyens artisanaux et de mauvaise qualité », relèvent les enquêteurs, le canot leur avait été fourni en même temps que des gilets de sauvetage bas de gamme d’une marque turque.
C’est justement la responsabilité de ceux qui les ont équipés, après avoir fixé un rendez-vous et être convenu d’un prix – environ 3.000 dollars américains par passager –, qui sera scrutée au cours des trois prochaines semaines. Quel a été le rôle de ces quatorze passeurs présumés – Afghans, Irakiens et Pakistanais – poursuivis devant le tribunal correctionnel de Paris pour homicide involontaire et aide à la circulation et au séjour irréguliers en bande organisée ?
Pour les 114 parties civiles constituées dans ce dossier – principalement des parents, des frères et des sœurs des migrants décédés –, la responsabilité des prévenus, qu’elles ne veulent pas voir dissocier de celle de sept garde-côtes et militaires français soupçonnés, dans un second volet du dossier toujours en instruction, de non-assistance à personne en danger, est entière. Et pour cause : devant la Justice, ils sont accusés d’avoir notamment acheté, transporté et utilisé du matériel nautique, transporté des candidats au passage vers les zones de départ, approvisionné les passagers, réparti les rôles et fixé les points de rendez-vous, mais aussi recruté des convoyeurs, des chauffeurs et des logeurs… Des rôles dont il s’agira de déterminer la place, dans ce voyage vers la mort.
De l’Irak à la France, un périple malgré tous les dangers
« C’est quoi, votre langue, monsieur ? C’est bon, est-ce que tout le monde a un interprète ? » À l’appel de leur nom, les prévenus se lèvent un à un. Aucun ne parle ni ne comprend le français. Pour leur faire connaître leurs droits et traduire en kurde, dans l’urgence de cet été, les 958 pages du dossier, il a fallu débourser entre 52.000 et 72.000 euros.
Plusieurs traducteurs sont donc présents pour leur permettre de comprendre ce qui se joue dans cette salle 204. Et les premiers témoignages des parties civiles – neuf d’entre elles sont venues pour l’occasion d’Erbil, au Kurdistan – en dessinent déjà les contours.
Zana Mamand Muhammad, qui vit avec sa famille en Irak, parle de son frère Twana, dont le corps n’a jamais été retrouvé. Le jeune homme avait tout juste 18 ans lorsqu’il a décidé, à l’été 2021, de quitter le pays pour rejoindre l’Europe, contre l’avis de sa famille. Pour avoir une vie meilleure, trouver un travail, fuir les instabilités de cette région limitrophe de l’Iran, explique son grand frère. Après s’être rendu en Turquie, puis en Italie, il arrive en France où il tente à six reprises de rejoindre l’Angleterre avant le jour du naufrage. Si Zana connaît aussi précisément le parcours de son frère, c’est parce que Twana lui a raconté chacune de ces étapes tout au long de son périple.
Mais les questions de la cour et de l’avocat général viennent complexifier le récit : la famille de Twana a elle-même payé la traversée du jeune homme, allant jusqu’à mettre sa maison en caution, tandis que Zana était en contact avec des passeurs pour assurer à son frère et à d’autres une traversée jusqu’en Angleterre.
Rien, pourtant, ne s’est passé comme prévu. Parce que rien ne permet de prévoir, puisque personne ne le dit et que la France continue d'ouvrir grand les valves, que le juteux business des passeurs est sans scrupules, sans états d’âme.
Après le naufrage, les hommes qui avaient envoyé son frère à la mort n’assument plus. Ils tentent d’abord d’acheter son silence, puis menacent Zana et sa famille. Lorsque celle-ci dépose plainte, ils proposent une « réconciliation », un arrangement. Rien qui ne fasse, toutefois, renoncer Zana à comprendre ce qui est arrivé à son frère et à obtenir des réponses de la Justice française.
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38 commentaires
Personnellement, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre! On a trop de problème en France pour avoir le luxe de regarder ailleurs…
D’où sort cet argent ? La misère ? Il faut punir très sévèrement ces passeurs !
ONG complices mais subventionnées par nos impôts en plus
comme les soldats a Dunkerque
Franchement, j’ai du mal à comprendre comment des gens qui veulent venir en Europe pour fuir la misère peuvent trouver 3.000$ pour payer les passeurs.
J’ai lu que tout le village se cotise pour envoyer le mineur ou même majeur, car ils croient qu’ils auront un travail et une bonne situation et obligation d’envoyer du fric tous les mois pour rembourser
Comme ils ont été mal informés, que certains ne travaillent jamais, certains finissent sous des tentes sous le métro, ils ne comprennent pas car l’information comme quoi la France c’est l’Eldorado n’est pas fondée
ONG complices mais subventionnées par nos impôts en plus , que dire d’autre et comment font-ils pour payer aussi cher un passage ? Ces sommes d’où sortent-elles ? Comment un Africain dans la misère peut avoir ça même en bossant pendant 10 ans ? Bonne question , donc les ONG sont coupables pas que les passeurs et l’ UE , aussi est coupable de les laisser entrer car ça leur laisse de l’espoir , si toutes les portes étaient fermées , ils ne tenteraient rien puisque n’arriveraient pas chez nous pour aller au Royaume-Uni
Payer 3000 dollards pour aller à la mort c’est fou sauf pour les passeurs qui eux engrangent des milliers de dollards.