Editoriaux - Livres - Musique - Réflexions - Table - Théâtre - 21 juin 2018

Réflexions sur la création théâtrale en France, 1981 – 2016 : pour une renaissance du drame

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Il est un champ de ruines dont on parle peu, sans doute parce qu’il y en a tant d’autres jugés plus urgents, mais qui est pourtant infiniment triste – même si ses aberrations nous font rire parfois – parce qu’il était le temple de l’esprit français, tour à tour spirituel, profond, insolent, tragique, touchant, et parfois tout cela à la fois : le théâtre. Et puisque s’ouvre la saison des festivals, il n’est pas inutile de l’évoquer.

Il suffit de commencer le livre de Jean-Pierre Pelaez, auteur dramatique et contributeur de Boulevard Voltaire, pour comprendre que celui-ci souffre intensément. Mais sa colère grinçante a du panache et de l’humour, comme celle d’un Cyrano de Bergerac mâtiné de misanthrope. Le talent théâtral affleure sous le pamphlet.

L’auteur relève, dans le théâtre public – chasse gardée des iconoclastes subventionnés, comme les appelait Philippe Muray -, deux vices principaux : « le rabâchage dit […] modernisation des grands classiques du répertoire » et « le tout-adaptable, c’est-à-dire les adaptations de tout et n‘importe quoi ».

Par le premier « prétendant expliquer à travers une mise en scène pleine de signes […] de citations à la mode, tirées de l’actualité […] le sens profond d’un auteur classique, ou révéler sa modernité », l’artiste « semble par là considérer que le public est un ignorant, ou que l’auteur d’un chef-d’œuvre est un maladroit puisque sans son apport éclairé […], sans son dépoussiérage moderniste […] l’œuvre ne saurait être comprise ». Cela donne « Le Roi Lear en moto, La Traviata en bikini, Le Misanthrope entouré de dindons ». Et l’on en fait la relecture à l’aune de la doxa du moment. C’est ainsi que « Bérénice [est devenue] une victime du racisme, Carmen de la violence faite aux femmes », et Molière, avec ses femmes savantes, « une sorte de fondateur du MLF ». L’exemple Molière finement développé par Jean-Pierre Pelaez est très éclairant : loin de mettre en valeur son esprit subversif, les mises en scène modernes « l’aseptisent », car ce sont les faux dévots, les Tartuffe, les précieuses de notre temps qu’il faudrait aujourd’hui dénoncer pour retrouver l’insolence qui fit le chef-d’œuvre. Vilipender ceux du XVIIIe depuis longtemps disparus, ne présente aucune originalité.

Avec le second, on « adapte à la scène une œuvre conçue pour un autre genre », signant une « méconnaissance totale du théâtre » et de sa spécificité. « Pourquoi Victor Hugo aurait-il conçu Ruy-Blas en tant que roman et Les Misérables en tant que roman ? Pourquoi Flaubert n’a-t-il pas fait de Bouvard et Pécuchet une pièce de théâtre, et pourquoi En attendant Godot, de Beckett, n’est-il pas un roman ? », interroge Jean-Pierre Pelaez. Et de citer Le Rêve de d’Alembert, d’après le texte de Diderot, porté à la scène en musique dès 1987 : « Exemple même d’un texte magnifique, mais inadapté et inadaptable au théâtre, devenu […] le spectacle le plus absurde et le plus rébarbatif qui soit. Diderot avait-il mérité ça ? » Le public, évidemment, s’enquiquine ferme mais, comme dit l’auteur, citant Paul Valéry, « le propre du snob n’est-il pas de s’ennuyer là où tout le monde se divertit et de se divertir là où tout le monde s’ennuie ». Un théâtre populaire, vous n’y pensez pas, elle est loin, la France de grand-papa qui s’asseyait, une fois par semaine, après le dîner, devant sa télé pour ne pas rater « Au théâtre ce soir ».

Et quand nos Trissotin sont à bout d’idées, ils font l’option « pipi-caca », « scatorococo », « naturisme-scénique » – le théâtre, aussi, a ses vagins de la reine et ses plugs anaux -, mais même cette vieille ficelle trop usée ne parvient plus à choquer le public, ni même à le réveiller.

Et tout cela avec, en arrière-fond, l’entre-soi, l’opacité, le copinage, le sectarisme, l’attribution arbitraire de budgets les plus décomplexés.

Jean-Pierre Pelaez est-il désespéré ? Non. Car la création théâtrale, la vraie, palpite encore ici et là. Il en est un vivant témoin. Quand l’autre, pour le moment omnipotente, sent son monarque en fin de règne. C’est-à-dire le sapin. Mais l’agonie sera longue.

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