Editoriaux - Histoire - International - Politique - 23 janvier 2018

Et si la Turquie sortait de l’OTAN ?

Nombreux sont les peuples à avoir été les « accidentés » de l’Histoire. Les Juifs et les Arméniens ont fini par fonder ou refonder une patrie ; les Palestiniens et les Kurdes attendent toujours. Ces derniers, vivant à cheval sur l’Iran, la Syrie, l’Irak et la Turquie, sont aujourd’hui au cœur de l’actualité, depuis que l’armée turque tente de chasser ceux de l’enclave d’Afrine, en Syrie.

1919, année du traité de Versailles, est à marquer d’une pierre noire, puisque ayant vu la fin des trois puissances impériales qui, avant la Grande Guerre, assuraient un équilibre relatif en Europe : l’austro-hongroise, la russe et l’ottomane. Les sultans musulmans d’alors, comme leurs homologues catholiques et orthodoxes, savaient à peu près gérer les minorités ethniques et religieuses : à la seconde chute de Constantinople, sur les dix-huit banques du califat, seize étaient tenues par des Arméniens, dont la légendaire famille Gulbenkian.

Recep Tayyip Erdoğan, l’actuel président turc, se voit comme un néo-sultan. Manifestement, il n’a pas la sagesse et la vision de ses augustes devanciers. Pourtant, après des années de dictature laïque, il tente avec un certain succès, voire un succès certain, de se rapprocher des Kurdes de Turquie, et même ceux de l’AKP qui pratiquent une sorte d’islamo-marxisme échevelé. C’est l’époque où tout lui réussit.

Kémaliste critique – il s’autorise un droit d’inventaire quant à l’héritage d’Atatürk –, force est d’avouer qu’il n’en finit plus de tomber dans les travers autoritaristes du « grand homme » qu’il dénonçait naguère. D’impériale, sa vision redevient en quelque sorte jacobine. Après avoir libéré un islam mis en caserne par les militaires, il le caporalise à son tour. Pourtant issu des confréries locales, il persécute celle fondée par Fethullah Gülen, qui fut sa caution religieuse. Comme s’il perdait la main.

Cette politique erratique éclate au grand jour quand il soutient en sous-main les troupes de l’État islamique, avant de se raviser. En voulant rebattre les cartes, c’est le jeu qu’il brouille. Pour et contre Israël. Entrer dans l’Europe tout en voulant demeurer sur son quant-à-soi. Jouer de la carte de la déferlante migratoire, dont il est à la fois le verrou et la porte d’entrée, tout en ne convainquant finalement personne. En s’alliant tour à tour avec Moscou, Téhéran et Washington et en leur battant froid selon les circonstances du moment. De quoi donner le tournis même à un Donald Trump ; c’est dire.

Pourtant, “l’équipée d’Afrine” consistant à éviter la création d’une zone kurde aux frontières turco-syriennes a évidemment été menée avec la complicité tacite des Américains et des Russes. Mais les premiers, même s’ils financent et arment les troupes de l’YPG, milices kurdes liées au PKK et qui n’ont pas été pour rien dans la défaite de Daech, craignent plus que tout ce qui demeurait inimaginable jusqu’alors : la sortie d’Ankara de l’OTAN. Hypothèse que les seconds voient venir avec un intérêt de moins en moins dissimulé.

Pour le Kremlin, l’initiative turque présente l’inconvénient de fragiliser Damas. Mais l’avantage l’emporte à l’évidence, puisque consistant à priver cette alliance de son pivot eurasiatique. À cet égard, on notera que les Turcs ont acquis leur dernier système antimissile en Russie et non point aux États-Unis ; une première en la matière. L’Iran, de son côté, voit l’évolution de la situation avec gourmandise : ses liens avec Moscou n’ont jamais été aussi resserrés, tandis que ceux qui le lient avec Ankara se renforcent chaque jour davantage. Les Kurdes, avec lesquels Erdoğan était, paradoxalement, en passe de se réconcilier, font désormais partie de la solution, alors que lui pourrait bien faire partie du problème, que la Turquie sorte ou non de l’OTAN.

N’est pas Soliman le Magnifique qui veut.

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