Tunisie : coup de force ou coup d’État ? Ainsi, le 25 juillet dernier, le président Kaïs Saïed a-t-il suspendu le Parlement élu, n’hésitant pas à ordonner à l’armée d’empêcher les parlementaires d’y siéger ; ce, au prétexte d’un « péril imminent », notion bien floue, il est vrai. Aussitôt, une partie des habitants de la capitale descend dans la rue pour approuver et l’autre pour désapprouver. À cette heure, l’affrontement entre ces deux camps, pour musclé qu’il ait pu être, n’aurait pas causé de victimes.

La Tunisie, à en croire nos médias, serait le berceau des « printemps arabes », mais ce concept sémantique relève plus de rêveries occidentales que du vécu des peuples orientaux. En effet, que nous dit l’étincelle ayant mis le feu aux poudres tunisiennes, le 4 janvier 2011 ? Rien qui puisse forcément relever d’aspirations libérales démocrates, s’agissant avant tout du désespoir de l’homme de la rue, un certain Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant qui s’est immolé par le feu, las qu’il était de la pauvreté et des persécutions policières.

Là, touchant peut-être le fond du problème, on ne peut que lire ou relire le passionnant essai de Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et djihadistes, dans lequel on apprend que depuis la fin des tutelles ottomanes et européennes, les anciens janissaires et mamelouks, bras armé des empires musulmans de jadis, ont pris le pouvoir en cette région du monde pour, ensuite, ne reculer devant rien afin de le conserver.

Un temps bousculée par ces fameux « printemps arabes », cette junte informelle est à nouveau de retour aux affaires, que ce soit en Égypte, Syrie, et, aujourd’hui, en Tunisie. Là où elle n’a pas réussi à se maintenir aux affaires, politiques comme économiques, le chaos règne en maître : Irak et Libye, principalement. D’où ce perpétuel chantage au permettant à ces reîtres d’emprisonner ou de relâcher les islamistes en question, selon que coule ou non la manne financière d’un Occident en permanence berné. Avec l’or noir, la lutte contre le terrorisme est devenue une économie rentière comme les autres…

Certes, comparaison n’est pas raison et la Tunisie n’est pas l’Égypte, mais la tactique ne change guère avec, aujourd’hui, l’éviction du technocrate Hichem Mechichi, chef du gouvernement, et de Rached Ghannouchi, président du Parlement, issu du mouvement Ennahdha, branche locale des Frères musulmans ; soit deux personnalités démocratiquement élues, au même titre que le président égyptien déchu, Mohamed Morsi, autre membre de la confrérie, emprisonné à vie à la suite d’une parodie de procès tenue sous les applaudissements de occidentaux manifestement peu rompus aux subtilités orientales…

On notera que, dans le même temps, les salafistes tunisiens n’ont guère été inquiétés par ce grand remaniement orchestré à coups de bottes. Mais il est vrai que leurs sponsors saoudiens leur demandent depuis longtemps de faire profil bas. Paradoxe des paradoxes, c’est en effet grâce à eux que le régime « laïc » du maréchal égyptien Abdel Fattah al-Sissi a pu conquérir le pouvoir par la force et s’y maintenir par la terreur. Comme quoi tout est plus complexe qu’il n’y paraît.

Dans ce contexte, quel avenir pour la Tunisie ? Un petit pays sans grandes ressources, dont le seul allié régional demeure l’Algérie, mais qui a d’autres moutons et émeutiers à fouetter. Et puis le Covid, qui cause entre 150 et 200 morts par jour, faute de système hospitalier digne de ce nom ; sans oublier ce tourisme en berne, source de richesses mais aussi de frustration, les enfants de Carthage ayant peu à peu été transformés en restaurateurs et hôteliers, garçons d’étages et plagistes.

Ainsi, certains auraient peut-être tort de se féliciter de ce putsch laïc, parce que convenant à nos standards démocratiques tout en privilégiant cette Tunisie d’en haut et méprisant celle d’en bas, délaissée de tous et dont le seul choix consiste, désormais, à se taire ou à verser dans l’ de combat.

Les gilets verts, ça existe aussi…

27 juillet 2021

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