Mafia, cinéma et liaisons dangereuses : la preuve par La Guerre des gangs
Les liens discrets entre cinéma et crime organisé sont aussi vieux que le septième art. Pour s’en convaincre, il est deux ouvrages majeurs à lire : Le Royaume de leurs rêves. La saga des Juifs qui ont fondé Hollywood, de Neal Gabler, et Laisse le flingue, prends les cannolis, de Mark Seal. Le premier lève le voile sur une époque, années cinquante et soixante, durant laquelle les amis de Frank Sinatra tentent de mettre un pied dans l’industrie cinématographique, tout d’abord en mettant en avant leurs amis stars ; puis, de manière autrement moins voyante, mais nettement plus efficace, en infiltrant les syndicats de techniciens. Le second dévoile les secrets de tournage du Parrain (1972), de Francis Ford Coppola.
Là, c’est avec ces mêmes syndicats qu’il s’agit de composer, histoire d’éviter les grèves à répétition et de tuer le film dans l’œuf. Histoire d’acheter la paix sociale, le cinéaste va donc jusqu’à accepter d’embaucher certains membres de « l’honorable société » dans des rôles dépassant ceux de la simple figuration. Puis, concession ultime, le seul mot qu’on ne prononce pas dans cette trilogie demeurée fameuse est celui de « mafia ». Après tout, on ne saurait demander plus à Hollywood qu’à la Maison-Blanche, ces mafieux - Lucky Luciano au premier chef - n’étant pas restés les bras croisés durant le débarquement de Sicile, en juillet 1943. Et en Europe ?
Un film en grande partie financé par le milieu
Le cinéma français n’a pas connu ces problèmes, même si Barthélémy Guérini, dit « Mémé Guérini », résistant à ses heures, voyou à plein temps et authentique patron de Marseille après-guerre, ne manquait pas d’entrées dans le monde du spectacle. Ainsi lui prête-t-on des relations mondaines et cordiales avec des vedettes telles qu’Alain Delon et Johnny Hallyday ; mais rien qui n’ait dépassé le cadre acceptable des magnums de champagne sabrés ensemble dans les boîtes de nuit. Le cas italien est autrement plus intéressant, même si les mafieux locaux étaient plus prompts à infiltrer les milieux politiques que ceux de Cinecittà. Pourtant, c’est chez nos voisins transalpins qu’on peut trouver le seul exemple de film en grande partie financé par le milieu napolitain : La Guerre des gangs (1980), de Lucio Fulci, qui vient de revoir le jour, bénéficiant d’une somptueuse réédition, assortie d’un copieux livret retraçant les grandes heures du cinéma policier italien des années de plomb.
De quoi s’agit-il ? De la vie des contrebandiers de cigarettes napolitains, sujet jamais traité jusque-là. Au début, il ne s’agit que d’une œuvre de commande. Un « poliziottesco », nom péjoratif alors donné par la critique aux polars populaires italiens, qui sont en train de jeter leurs derniers feux. D’ailleurs, les salles de quartiers ferment les unes après les autres. La télévision de Silvio Berlusconi y sera pour beaucoup. Du coup, le budget de ce film qui se nomme encore Violenza est plus que mince. Pour tout arranger, Lucio Fulci n’est pas très porté sur le genre. Véritable institution locale, il a fait ses preuves dans la comédie pouet-pouet d’après-guerre, a signé quelques gialli majeurs, Perversion Story (1969), Le Venin de la peur (1971) et L’Emmurée vivante (1977). Mieux, il s’apprête à entamer la trilogie horrifique qui lui vaudra son surnom de « poète du macabre » : Frayeurs (1980), L’Au-delà (1981) et La Maison près du cimetière (1981). Autant dire qu’il a la tête ailleurs.
Un coup de main qu’on ne saurait refuser…
Et pourtant, en bon artisan consciencieux, il va donner le meilleur de lui-même, aidé par une distribution de haut vol, avec Fabio Testi dans le rôle du contrebandier et le Français Marcel Bozzuffi dans celui d’un ponte de la drogue ; la French Connection marseillaise est encore dans les mémoires. L’intrigue de ce film ? « D’honnêtes » contrebandiers luttent contre d’affreux narcotrafiquants venus de Marseille. Il est vrai qu’alors, les cigarettes tombées du camion et acheminées en hors-bord sont une véritable industrie locale. Et, tel que noté par Stéphane Lacombe dans le livret plus haut évoqué, à propos de Luca, le héros : « S’il travaille dans la contrebande à Naples, c’est que Milan ne lui offrait que la misère et le chômage. Son activité illégale relève moins de l’appât du gain que d’un instinct de survie, pour offrir à sa famille un avenir digne. En pleine dispute conjugale, il clame qu’il n’avait pas d’autre choix ; une position que partage le véritable procureur général de Naples qui déclarait alors : "L’activité des marins et des milliers de petits revendeurs est rendue nécessaire par les conditions économiques et la répression judiciaire exercée à leur égard peut prendre l’allure d’une véritable persécution". »
Autant dire que, le 3 décembre 1979, les Napolitains, voyant débarquer l’équipe de tournage et ayant entendu parler du sujet du film, se montrent plus qu’attentifs à la manière dont ils y seront dépeints. Au bout de plusieurs semaines, il n’y a plus une seule lire dans les caisses. Le film semble condamné. Sauf que, révèle Stéphane Lacombe, « l’équipe gagne vite la sympathie des véritables contrebandiers de la région. Ceux-ci prêtent main-forte au tournage, mettant à disposition leurs bateaux et leurs bateliers pour les séquences nautiques. Mieux encore, ils participent au financement du film, à condition d’en influencer le message. Leur exigence est claire : alourdir la condamnation des trafiquants de drogue afin que leur propre commerce de cigarettes apparaisse presque inoffensif en comparaison. »
Décidément très à cheval sur les élégances, ces philanthropes d’un genre particulier obtiennent, de plus, un changement de titre, Violenza devenant ainsi Luca le contrebandier, et donc rebaptisé La Guerre des gangs en nos contrées. Bref, le film est sauvé. Au final, un polar survitaminé et hautement recommandable, même si certaines scènes confinant au gore empêchent de le voir en famille, dira-t-on pour demeurer poli. On dit que ce film aurait été l’un des préférés de Lucio Fulci qui, à son propos, reconnaissait : « J’avais lu une enquête journalistique sur la contrebande de cigarettes et je l’ai transformée en film noir. Nous avons eu beaucoup de plaisir à le faire. Je ne savais pas que le film serait en fait produit par les contrebandiers ! »
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7 commentaires
Tant que nous aurons en FRANCE des pleutres à la tête de l’état RIEN ne changera .
Exactement en ligne avec l’article, l’on pourrait aussi rappeler ce chef d’oeuvre signé Jean-Pierre Melville et….Jose Giovann : « Le Deuxième souffle » (1966). Tout en noir et blanc mais avec pléthore de grands artistes aujourd’hui presque tous disparus. dont Lino Ventura, Paul Meurisse, Paul Frankeur et tant d’autres. Un grand film, à voir et revoir.
C’est qu’avec le prix du gazole ça devient plus cher d’aller chercher la coca…
Lorsque je lis tous ces scénarios j’ai l’impression que vous évoquez la politique Française avec un chef de l’État qui placerait ses coquins aux seins des institutions comme le font les mafieux cités dans vos commentaires mais je le répète ce n’est qu’une impression.
Le cinéma , américain en particulier est la première entreprise de désinformation . Il n’y a à voir par exemple leurs films de guerre .
Censurer la vérité et l’histoire ,je pensais que c’était macroniste ,centriste ou d’extreme gauche..
Les mafias s’installent dans des zones pauvres où l’autorité de l’État paraît lointaine, incapable et où police et justice sont inefficaces et/ou corrompues. Les mafias finissent par faire régner l’ordre par la violence et organiser l’économie, distribuer les emplois et les marchés publics. Ils peuvent aussi se montrer généreux pour mettre la population de leur côté, en faisant des cadeaux parce qu’ils finissent par être plus riches que l’État.
Dans l’indifférence ou avec la bénédiction de nos politiques, c’est exactement ce qui commence actuellement à se mettre en place dans certaines régions de la nouvelle France avec les réseaux du trafic de drogue.